Instruction, Information et Culture.... par Gustave Thibon

Serviam remercie vivement le Centre de Formation à l'Action Civique et Culturelle selon le droit naturel et chrétien, ( 49 rue des renaudes - 75017 Paris ) de son aimable accord de reproduction.
Le texte qui suit est celui d'une conférence prononcée par Gustave Thibon le 18 avril 1965 à Lausanne.
Il n'a rien perdu de son actualité... ( publication dans permanences n° 380 )
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L'information concerne les renseignements et les nouvelles qui nous sont fournis par la presse, la radio, la télévision, etc etc
On peut la définir comme une instruction limitée aux évènements actuels.
Quels peuvent être les rapports entre ce style d'instruction et la culture ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire d'analyser les différences qui séparent l'instruction en général (et telle qu'elle est donnée aujourd'hui) de la vraie culture.

Les deux aspects du savoir (2)

Le dictionnaire, en l'occurrence, ne nous aide pas beaucoup, les définitions étant à peu près identiques; culture et instruction signifient l'une et l'autre acquisition de connaissances.
Il est bien certain que, dans l'instruction comme dans la culture, il y a acquisition de connaissances. Mais ces connaissances ne se situent pas au même niveau de l'esprit. On peut être très cultivé sans être très instruit, on peut être très instruit sans être cultivé.
Plus précisément, toute culture implique un minimum d'instruction, mais la réciproque n'est pas vraie : on peut avoir beaucoup d'instruction et n'avoir aucune culture. On peut être savant d'une façon purement mécanique et par l'effet d'un dressage purement extérieur. On parle volontiers d'un chien savant, mais personne n'oserait dire "un chien cultivé" !
L'instruction, par rapport à la culture, est toute extérieure et n'est autre chose qu'une accumulation de connaissances; elle n'implique pas nécessairement la participation intérieure. Ajoutons que dans l'instruction le rôle essentiel est tenu par la mémoire, faculté en grande partie matérielle.
S'il ne s'agit que de mémoire, un appareil enregistreur quelconque, un magnétophone, un disque, possèdent cette faculté au plus haut point. Il est clair qu'un cerveau électronique a beaucoup plus de mémoire qu'un homme - et par conséquent, plus d'instruction - puisqu'il arrive à résoudre des problèmes qui exigeraient la collaboration de milliers de cerveaux humains.
La culture est autre chose.
Elle implique, non seulement la connaissance de l'objet, mais la participation vitale du sujet. Rappelons que l'étymologie du mot - colere, cultiver - évoque l'agriculture : une terre qu'on cultive collabore elle-même à la germination et à l'épanouissement des graines. Il y a participation de la terre à la transformation des graines en plantes.
L'instruction, en tant que telle, est tellement étrangère à la vie profonde de l'homme que nous employons la plupart du temps des termes matériels pour la désigner. Nous parlons, par exemple, du "bagage intellectuel" que nous voulons donner à nos enfants, ce qui marque bien le caractère extérieur de l'instruction. C'est dans le même sens que nous parlons de "bourrage de crâne". Beaucoup d'établissements scolaires n'ont d'ailleurs pas d'autre système pédagogique, et la formation humaine des élèves s'y trouve sacrifiée au gavage cérébral.
Ainsi apparaît une première différence : l'instruction est extérieure, la culture est intérieure. En d'autres termes, nous dirons que l'instruction est impersonnelle et que la culture est personnelle, c'est-à-dire intégrée à la vie propre de l'individu.
Il y a peut-être la même différence entre l'homme instruit et l'homme cultivé qu'entre le géographe et l'explorateur. Le géographe connaît merveilleusement la carte et tous les lieux qui y sont mar-qués : villes, montagnes, fleuves, océans, etc... Seulement la carte n'est que le décalque abstrait et impersonnel des paysages terrestres. L'explorateur, lui, est allé sur les lieux : il a peut-être des connaissances moins étendues que le géographe, car il ne lui est pas possible de visiter tous les territoires indiqués sur la carte, mais de tous les lieux qu'il a parcourus, il garde une connaissance savoureuse, particulière et directe qui est née et qui mourra avec lui.
L'instruction, comme telle, ne comporte pas de différences de niveau (on sait ou on ne sait pas), tandis que la culture est susceptible d'une approfondissement indéfini. Exemple : savoir par coeur tel vers de Racine est de l'ordre de l'instruction, mais méditer sur ce vers et y trouver toujours plus de résonances intérieures appartient à la culture. L'homme cultivé est celui qui établit entre les données de l'instruction des rapports personnels et inédits. Ce qui faisait dire à Valéry qu'il préférait être lu sept fois par le même homme qu'une seule fois par sept hommes.
Ainsi la culture s'approfondit tandis que l'instruction ne peut que s'étendre - et c'est pourquoi nous pouvons parler d'une culture profonde et non d'uns instruction profonde : on dira plutôt une instruction étendue. L'instruction concerne la surface du savoir et la culture son épaisseur.
Un professeur de philosophie me disait un jour ces paroles qui illustrent bien la différence que nous venons d'établir : "les thèmes que nous exposons en classe de philosophie étaient pour leurs auteurs des réalités vécues; pour nous, professeurs, ce ne sont déjà plus que des idées et, pour nos élèves, ce ne sont plus que des mots".

Nous ajouterons que l'instruction porte sur le nombre, sur la quantité des connaissances. Il arrive souvent que le "bagage" d'un homme instruit soit à la fois trop lourd et trop léger : lourd de mémoire et léger de réflexion, plein de mots vides et vide des réalités désignées par les mots. La culture est l'antidote contre cette maladie de l'instruction qu'on appelle le verbalisme.
Il est nécessaire ici de dissiper la confusion que l'on entretient autour du mot "primaire".
Etre primaire, ce n'est pas avoir fait seulement des études primaires, c'est plutôt - et quel que soit le degré de l'instruction - confondre la réalité des choses avec les formules par lesquelles nous les désignons.
C'est, par exemple, le fait d'un certain scientisme qui s'imagine avoir épuisé le réel quand il en a mesuré et inventorié les aspects quantitatifs, et pour qui ce que nous appelons le mystère n'est qu'une ignorance provisoire.
Victor Hugo a défini les prétentions de ce scientisme dans une formule admirable : "l'exact pris pour le vrai". Or l'exact n'est que l'aspect le plus superficiel du vrai. Malheureusement, le langage moderne, qui traduit les progrès inconscients du scientisme dans notre pensée, tend de plus en plus à confondre ces deux termes : nous disons couramment : "c'est exact", lorsque nous voulons dire, "c'est vrai". Mais si voulez sonder l'abîme qui sépare l'exact du vrai, essayez de transposer ce langage dans certains domaines de la pensée ou du sentiment. Imaginez un croyant disant : "Dieu est l'exactitude", au lieu de : "Dieu est la vérité". Ou une jeune fille répondant à un jeune homme qui lui déclarerait son amour : "est-il exact que tu m'aimes ?".

L'approche du mystère

En dernière analyse, la culture se caractérise par l'approfondissement de l'ignorance. L'homme cultivé, ce n'est pas l'homme qui résout, ou qui croit résoudre, les problèmes, c'est celui qui, en creusant les problèmes, voit s'élargir à l'infini le mystère qu'ils recouvrent.
Pour l'esprit primaire, il n'y a pas de mystère, mais seulement des problèmes, et la marge d'inconnu qui subsiste encore dans la nature s'effacera peu à peu, à mesure que la science progressera. Mais, pour l'homme cultivé, il y a non seulement de l'inconnu, mais de l'inconnaissable, et plus il avance dans la connaissance des choses, plus il voit s'épaissir le mystère, plus il sait qu'il ne sait rien, car la réalité suprême n'est pas accessible à l'intelligence discursive.
Les cerveaux électroniques résolvent toutes les questions mais sont incapables d'en poser aucune. Le propre de l'intelligence et de la culture est de savoir interroger, au-delà de toutes les solutions humaines, le mystère de la nature et de la destinée.
La faiblesse de l'instruction livresque, c'est de présenter aux hommes des solutions toutes faites avant qu'ils soient en état de se poser personnellement des problèmes.
Vous connaissez l'origine de la vocation de Socrate. L'oracle divin avait proclamé que Socrate était le plus sage des hommes. Il s'en étonna, étant conscient de son ignorance. Mais persuadé que l'oracle ne pouvait mentir, il alla interroger tous les hommes dont on vantait la science, et il s'aperçut que ces hommes, qui croyaient savoir beaucoup de choses, ne savaient rien en réalité. D'où il conclut que l'oracle avait dit vrai, parce que lui, Socrate, savait au moins qu'il ne savait rien.

Cette prise de conscience de l'ignorance est essentielle à la culture.

L'être et l'avoir

La culture apparaît ainsi comme une création continue tandis que l'instruction n'est qu'un inventaire superficiel. Et pour souligner cette différence, nous reprendrons la distinction, désormais classique, de Gabriel Marcel, entre le problème et le mystère. L'instruction consiste à résoudre des problèmes qui se posent du dehors, la culture à participer intérieurement à un mystère. Nous ajouterons que l'instruction porte sur l'avoir tandis que la culture s'attache à l'être.
J'ai appliqué à l'instruction le mot de "bagage"; on pourrait appliquer à la culture le mot de "nourriture". Le bagage concerne uniquement l'avoir : notre corps ne varie pas selon le nombre et la dimension de nos valises, mais il se transforme suivant la quantité de notre nourriture. De même, la vraie culture fait corps avec l'homme qui la possède; c'est de l'"avoir" assimilé, digéré et qui, par là, se transforme en "être".
C'est toute la différence que faisait Montaigne entre "la tête bien pleine et la tête bien faite". On n'assimile rien par bourrage ou par gavage, mais par appétit.
La culture n'est donc pas seulement une rallonge extérieure, c'est un aliment qui développe et perfectionne le sujet qui l'assimile; et par là, elle se distingue si bien de l'instruction qu'elle peut survivre à celle-ci, suivant le mot célèbre d'Edouard Herriot : "la culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié".
Ce qui reste lorsque les éléments extérieurs de l'instruction (faits, dates, formules, citations, etc) se sont effacés de notre esprit, c'est précisément cet approfondissement de l'être intérieur, cette capacité de réflexion et de critique, cet appétit qui nous permet de recevoir et de digérer de nouveaux aliments.
Mais pour beaucoup d'hommes instruits, on peut retourner la formule de l'ancien maire de Lyon et dire que la culture c'est ce qui manque quand on a tout appris. C'est l'exemple que donnent tant d'érudits qui savent tout et ne comprennent rien.
Le type humain qui correspond à ce qu'on appelait au XVIIè "l'honnête homme", ou "l'humaniste" d'aujourd'hui, c'est précisément l'homme cultivé au sens que nous venons de définir. L'homme en qui le savoir, intégré dans une expérience vécue, est l'expression et le prolongement de l'être.
Et c'est au nombre et à l'influence de tels hommes qu'on reconnaît la vraie civilisation : celle qui consiste, non seulement dans la domination des choses par la technique, mais dans l'épanouissement des esprits et des âmes par la sagesse.

La séparation des deux aspects du savoir

Essayons maintenir d'établir pour quelles raisons ces deux aspects du savoir se sont séparés.
En premier lieu, parce que l'instruction a pris, de plus en plus, un caractère utilitaire dont le symptôme majeur est la course aux diplômes. Or le Vrai, premier objet de l'intelligence, n'est pas un moyen mais une fin. Et, dans la mesure où l'on en fait un moyen, l'instruction dégradée s'éloigne de plus en plus de la culture.
Ensuite, à cause du caractère impersonnel de l'instruction telle qu'on la donne dans tant d'établissements scolaires anonymes et surchargés. La rigidité des programmes qui s'adressent à tout le monde et à personne, la difficulté du contact humain et du dialogue entre le maître et l'élève dans des classes trop remplies concourent - quelles que soient par ailleurs la compétence et la bonne volonté des professeurs - à déshumaniser l'instruction et à la séparer de la culture.
En définitive, c'est en recherchant l'avoir sans se soucier de l'être, l'objet de la connaissance sans tenir compte du sujet connaissant qu'on a creusé le fossé entre l'instruction et la culture. On a semé sans préparer le terrain, on a distribué l'aliment intellectuel sans prendre garde à l'état des entrailles des convives. Il semble pourtant que la première condition d'une bonne digestion soit de faire coïncider la faim avec l'aliment...
On ne sait plus raccorder le savoir nouveau avec le savoir antérieur, le savoir abstrait avec le savoir expérimental. On oublie que le cerveau de l'enfant qui rentre à l'école n'est pas une cire vierge : il possède déjà tout un capital intérieur de sensations et de connaissances que l'éducateur n'a pas le droit de négliger.
Et c'est l'art de l'éducation de relier, par des exemples bien choisis, la formule livresque à l'expérience vitale, le savoir fondé sur l'idée de la connaissance qui procède de l'image. L'éducateur doit élargir et rectifier l'expérience de l'enfant : il ne doit jamais la méconnaître ou la nier.
Nous trouvons exprimé dans les lignes qui suivent de Simone Weil tout l'abîme qui sépare l'instruction de la culture :
"Ce qu'on appelle aujourd'hui instruire les masses, c'est prendre cette culture moderne, élaborée dans un milieu tellement fermé, tellement taré, tellement indifférent à la vérité, en ôter tout ce qu'elle peut encore contenir d'or pur, opération qu'on nomme vulgarisation, et enfourner le résidu tel quel dans la mémoire des malheureux qui désirent apprendre, comme on donne la becquée à des oiseaux".

Information et culture

Passons maintenant à l'information proprement dite, c'est-à-dire à l'instruction concernant l'événement quotidien.
Nous y retrouvons tous les défauts que nous avons analysés précédemment, portés à leur suprême expression par la puissance et l'universalité des moyens de diffusion.
Il faut affirmer, en premier lieu, que le manque de culture suffit à frapper de stérilité les données de l'information. La relation d'un évènement, pris en lui-même, ne signifie rien si cet événement n'est pas relié à un ensemble de connaissances qui permettent de le situer et de l'évaluer.
"Il n'y a de grands événements que pour les petits esprits", disait Paul Valéry. L'homme sans culture, promené par l'information dans le labyrinthe des événements, manque de fil conducteur pour se reconnaître dans cette cohue de nouvelles que la presse, la radio et la télévision déversent sur lui tous les jours.
Une tornade dans l'Arkansas, quel sens cela peut-il avoir pour celui qui ignore la géographie des Etats-Unis ? La famine aux Indes, ce n'est qu'un fait sans poids et sans racines pour celui qui ignore les conditions psychologiques, démographiques, politiques qui font de la famine un phénomène endémique dans les pays d'Orient.
Le voyage du Pape à Jérusalem ou à Bombay n'est vraiment un évènement que pour celui qui sait ce que représente la religion catholique : sinon, quelles que soient la grosseur des titres et la quantité des images, cet évènement n'a pas plus d'importance réelle que mille autres événements annoncés avec le même tapage. J'ai vu des hommes regarder avec le même intérêt superficiel et la même indifférence profonde les images du voyage de Paul VI à Bombay et celles du séjour de Brigitte Bardot au Mexique (3).
L'information présuppose la culture; elle ne saurait, à aucun degré, la remplacer.
Il est grave de constater que, dans l'immense majorité des cas, l'information, qui n'est rien sans la culture, agit en sens inverse des exigences de celle-ci. Et cela pour les raisons suivantes :

- Par son anonymat
L'information s'adresse à tout le monde et à personne. Elle ignore le dialogue : celui qui écrit ou qui parle s'adresse à des interlocuteurs invisibles et muets; l'influence est à sens unique et coule tous les esprits dans le même moule.
Kierkegaard s'inquiétait déjà à la pensée que des milliers d'individus lisent tous les matins le même journal. En quoi il faisait écho à Platon qui disait que la parole écrite et mise à la portée de tous, sans échange vivant entre l'informateur et l'informé, ferait proliférer "la race ennuyeuse et bavarde des faux-savants, des savants d'illusions".
De plus, l'anonymat, l'impersonnalité de l'information entraînent presque fatalement sa dégradation. Car le commun dénominateur d'une foule ne se situe jamais à un niveau supérieur, ou même moyen, et par conséquent celui qui cherche l'efficacité et le succès est invinciblement porté à réduire au minimum les exigences intellectuelles et morales de son métier.
C'est un fait, que l'on vérifie chaque jour, que la qualité d'un journal est en raison inverse de son tirage. "La règle, c'est d'être compris par la mercière de Charleville", ai-je entendu dire au responsable d'une émission télévisée. Ainsi l'anonymat crée-t-il le divorce entre l'information et l'éducation.

- Par sa masse
Le nombre des informations est tel (le moindre citoyen de n'importe quel pays est averti de tout ce qui se passe dans l'univers) que l'esprit est incapable de les assimiler et de les ramener à l'unité : en se multipliant, elles tendent à se confondre, sinon à s'annuler les unes les autres. "Qui trop embrasse mal étreint".
Si nous pouvions regarder dans le cerveau du lecteur ou de l'auditeur moyen, nous y trouverions, au lieu d'un savoir structuré, une bouillie informe et mouvante de faits et d'images.
La non-assimilation crée, comme pour le diabète, une élimination massive et rapide : tout passe et rien ne se fixe dans ces esprits surmenés en surface et inactifs en profondeur.
Ce qui n'exclut pas l'appétit : la faim est d'autant plus forte que l'assimilation est plus faible. L'homme qui a besoin de son journal chaque matin, autant et plus que de son petit déjeuner, qui, s'il ne l'a pas, se montre inquiet et désaxé comme un insecte amputé des ses antennes, est toujours celui qui se nourrit le moins de son journal. Ce besoin est de l'ordre du prurit et non de la nutrition. Et, comme dans les démangeaisons, le besoin est d'autant plus impérieux et plus continu que sa satisfaction n'est pas même un plaisir.

- Par sa mobilité
Non seulement on nous donne trop à manger, mais on ne nous laisse pas le temps de digérer. Les nouvelles s'annulent les unes les autres par leur succession autant que par leur nombre. Nous ne sommes plus à l'école mais au cinéma, un cinéma où l'on assiste simultanément au déroulement de plusieurs films.
D'où l'érosion de la mémoire vivante, de cette faculté de ruminer, où Nietzsche voyait la condition essentielle de l'intelligence et de la culture authentiques.
Tout se succède sans laisser de traces; on n'a plus le temps de se souvenir : les informations, au lieu de s'infiltrer en nous, glissent à la périphérie de notre être, comme une pluie trop abondante sur la surface du sol.
Ainsi s'élabore le type de l'homme instantané ou du discontinu que l'absence de racines rend docile à toutes les pressions de l'événement et de l'opinion.
De là procède l'incroyable servilité des foules à l'égard des idoles du jour (vedettes, hommes politiques, courants de pensée) et la non moins incroyable rapidité avec laquelle ces idoles se succèdent sans laisser de traces. Qui se souvient des stars, des champions, des enthousiasmes collectifs d'hier ?
La mode, avec tout ce que ce mot comporte de consentement unanime et de durée éphémère, est le produit spécifique de l'information moderne. On lance un artiste ou un penseur comme une spécialité pharmaceutique ou un produit de beauté, et cette bulle de savon, gonflée en un temps record, s'évanouit aussi promptement qu'elle s'est formée.

- Par l'absence de choix et de hiérarchie parmi les évènements qu'elle transmet
La vraie culture est étagée et sélective. Dans une certaine information, au contraire, tout s'étale au même niveau : ce qui mérite d'être connu et ce qu'on ne perdrait rien à ignorer.
Ouvrez tel périodique universellement répandu. Vous y trouverez, avec le même luxe de titres alléchants et de photographies évocatrices, un reportage sur la vie des moines ou d'un grand écrivain qui vient de mourir, un autre sur les amours ou le divorce d'une vedette et, plus loin, la narration illustrée d'un crime crapuleux.

- Par la loi du mélange
Nous avons dit que la vraie culture implique la hiérarchie et l'unité du savoir. L'information obéit à la loi contraire : celle du mélange.
La seule valeur qu'elle reconnaisse et qui oriente son choix est celle du succès matériel. Le vrai et le faux, le bien et le mal ne sont plus des critères, ce qui importe c'est de répondre aux goûts de la foule. Il ne s'agit pas d'éclairer l'intelligence ni d'élever l'âme, mais de distraire l'esprit et d'exciter les passions.
D'où la complaisance de cette information à l'égard des curiosités et des appétits les plus bas, et cette surenchère constante dans la recherche du "sensationnel" et de "l'inédit", même au prix de l'exagération et du mensonge. Il faut que l'offre corresponde à la demande, et même qu'elle la prévienne et la suscite, ce qui conduit à déformer, à solliciter, à exagérer les événements, soit même à les inventer de toutes pièces.
Boorstin (4) a remarquablement analysé cette exploitation de "pseudo-événement" par les informateurs de la presse et de la télévision. D'un fait authentique, on ne retient que le côté le plus spectaculaire, le plus provoquant (qui est presque toujours le plus superficiel), on évoque tout ce qui pourrait découler de ce fait, on l'interprète en fonction des désirs ou des angoisses de la foule (l'information est la grande responsable des névroses collectives), on crée des "suspenses" imaginaires comme au cinéma. La nudité de l'événement disparaît sous le voile des commentaires.
Et si l'événement ne suffit pas, on le fabrique, en se ménageant une sortie par l'emploi du conditionnel : "Le président X. aurait dit.... Telle observation astronomique serait le signe d'une super-civilisation, distante de cinq millions d'années-lumière, etc...". La relève des soucoupes volantes est assurée.
Une telle information joue le rôle de narcotique par rapport à la pensée et d'excitant par rapport à l'imagination. Elle endort notre conscience pour mieux nous livrer aux mécanismes du rêve.
Il est d'ailleurs significatif de constater que cet abus de la surenchère dans "l'inédit", "l'extraordinaire" et le "formidable" mène en droite ligne à l'inanité et à la platitude. "Tout ce qui est exagéré est insignifiant" disait Talleyrand.
Quoi de moins inédit et de plus banal en effet que ces révélations fracassantes, ces "secrets", ces "confidences" divulgués à des millions d'exemplaires, cette exploitation du scandale qui gravite autour de l'érotisme et du crime, deux réalités psychologiques très pauvres et qui n'ont autre chose à nous révéler que leur néant, "le spectacle ennuyeux de l'immortel péché", comme disait Baudelaire ?
Ici, comme partout, l'inflation provoque la dévaluation, et l'ennui s'aggrave de tous les efforts que l'on fait pour le fuir. L'usage des toxiques les rend nécessaires, il n'en fait pas pour autant des aliments.

- Par l'usage qu'en font les puissances financières et politiques
Enfin, l'information s'oppose plus radicalement encore à la vraie culture dans ce sens qu'elle est l'instrument idéal des puissances financières et politiques qui se servent d'elle pour ruiner notre liberté de l'intérieur.
Nous n'avons pas à rappeler ici tout ce qui été dit sur le viol des foules, les techniques d'avilissement, la mise en condition de l'humanité.
La propagande est la plus facile et la plus efficace des tyrannies, car elle laisse à ses victimes l'illusion de la liberté. Le martèlement publicitaire substitue le réflexe à la réflexion. L'homme conscient et libre peut toujours réagir contre la contrainte extérieure, le pantin obéit spontanément et infailliblement aux mains qui agitent ses ficelles. Le processus de dégradation du vivant en mécanique, jadis analysé par Bergson, joue ici à fond.

Une caricature de la culture

L'ensemble de ces facteurs tend à faire de l'information la caricature et l'ersazt, je dirai presque la dégénérescence hypertrophique, de la vraie culture.
Il est clair que l'homme moderne, surchargé et intoxiqué par une masse chaotique d'informations incontrôlées et inassimilées, vit de plus en plus dans une sorte de rêve éveillé. Le rôle prépondérant que jouent les images dans cette information le plonge en effet dans un univers qui n'a pas plus de consistance qu'un songe.
Boorstin, que nous avons déjà cité, analyse admirablement cette substitution de l'image, j'entends l'image fabriquée, stylisée en vue du rendement publicitaire, à la réalité des événements et des êtres. La fiction remplace la réalité et l'élimine. Le succès du mot "spectaculaire" (encore un néologisme révélateur !) montre bien de quoi il s'agit : nous sommes au spectacle, un spectacle dont les péripéties et les personnages sont agencés et travestis pour nous séduire. Et pour nous inviter à un "engagement" (un autre mot à la mode) aussi illusoire que les jeux qui se déploient sur la scène.
Le "grand théâtre du monde" devient ainsi un théâtre de marionnettes; l'image commande sans discussion comme dans les rêves; nous n'avons plus, suivant le mot de l'abbé Belay, à interpréter des signes, mais à obéir à des signaux.

Comment résister ?

Nous nous bornerons, pour conclure, à évoquer quelques moyens de résistance à l'information malsaine.
Le problème se pose sur le plan individuel et sur le plan social.
- Sur le plan individuel
Il s'agit d'abord d'avoir en nous un filtre grâce auquel nous serons capables d'éliminer les informations inutiles, de redresser les informations tendancieuses ou, dans le doute, de suspendre notre jugement.
La culture joue ici un rôle privilégié. Un homme cultivé sait garder ses distances à l'égard des événements et des propagandes qui les exploitent. Il accueille et élimine à la façon d'un organisme vivant. Il a en lui assez de vérité pour flairer et repousser le mensonge et, s'il est chrétien, assez de foi pour être exempt de crédulité.
Car c'est un fait d'expérience courante que la crédulité est le lot des hommes sans foi. "Quand on ne croit plus en Dieu, disait Chesterton, ce n'est pas pour ne croire à rien, c'est pour croire à n'importe quoi". L'automate social que les Américains appellent le "yesman" incarne ce type humain qui, faute de densité intérieure et de racines, obéit comme un fétu de paille à tous les souffles de l'opinion.
Dans une époque comme la nôtre, le premier mot de la sagesse est de savoir dire non.

- Sur le plan social
Mais aucun individu ne saurait se suffire à lui-même et la culture, comme la foi, exige un soubassement social. Il importe donc, avant tout, pour faire face aux puissances anonymes qui dirigent l'opinion, de créer des îlots de résistance, des groupes humains dont les membres soient concrètement reliés les uns aux autres par la même foi et le même idéal et qui constituent à la fois des barrages contre le mensonge et des foyers de diffusion de la vérité.
A l'intérieur de la cité technocratique et totalitaire (le "gros animal" de Platon) qui règne par la force et par la grimace (Pascal), nous avons à restaurer la cité fraternelle où circulent la vérité et l'amour. La cité des hommes libres et associés en tant que libres, un milieu social porteur des valeurs éternelles qui sont au-delà du social, une cité temporelle qui, au lieu d'écraser les individus sous sa pesanteur d'idole, soit un lieu de passage vers la cité de Dieu. p

Gustave THIBON
2- Les sous-titres sont de la rédaction
3 - Ce texte date de 1965. Nous dirions aujourd'hui que nombreux sont ceux qui mettent sur le même plan les images des Journées mondiales de la jeunesse à Paris ou à Rome, et celles de la Coupe du monde de football.
4 - Diplômé de Harvard en 1934, historien influent, Daniel Boorstin fut professeur à l'Université de Chicago de 1944 à 1969. Il a commencé durant cette période sa série "Les Américains", analyse des caractéristiques propres de l'histoire et de la culture américaines pour laquelle il reçut le Prix Pulitzer en 1974. "Le principal obstacle au progrès, écrivait-il, n'est pas l'ignorance mais l'illusion du savoir".


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