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Serviam remercie vivement la revue TRANSMETTRE, excellente revue mensuelle pour l'éducation chrétienne des enfants, de son aimable accord de mise en ligne du dossier qui suit.
Revue TRANSMETTRE, 26 rue Roublot, 94120 Fontenay-sous-Bois
Abonnements un an, 11 numéros : FRF 250.00

Thérèse Monniaux est permanente au centre de formation à l'action civique et culturelle selon le droit naturel et chrétien,
49 rue Des Renaudes, 75007 Paris. Tél. 01 47 63 77 86 Fax 01 47 66 78 27
courrier@centredeformation.net - Site internet : www.centredeformation.net
Ce centre organise notamment des stages de formation d'une haute qualité que Serviam recommande volontiers à ses correspondants.
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Eduquer les enfants à la beauté

Eduquer les enfants à la beauté n'est ni secondaire, ni superflu. C'est un volet indispensable de toute éducation, en particulier de l'éducation chrétienne. Dans ce dossier, Thérèse Monniaux nous propose non une démonstration philosophique, mais une réflexion - guidée par les écrits du Magistère et l'expérience de Jean Ousset - ainsi qu'une méthode pédagogique pour apprendre à voir et à écouter.
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Chapitre II : Notre patrimoine comme voie privilégiée d'éducation à la beauté

Des méthodes éprouvées permettent d'apprendre à regarder et à écouter.
L'expérience du Centre de formation.

Si la beauté dépasse largement le cadre artistique, il n'en est pas moins nécessaire d'affirmer que les oeuvres d'art offrent à qui sait les montrer habilement, des possibilités considérables pour éduquer le sens du beau. " Les oeuvres d'art ne sont pas réservées aux adultes. Pourquoi limiter l'univers des enfants aux " images pour enfants " et aux chansonnettes ? " (Christine Ponsard, Famille chrétienne, 20 juin 1996).
Jean Ousset a été dès l'origine de son oeuvre préoccupé par la nécessité d'éduquer à la Beauté par le patrimoine. Ce souci s'est traduit dans un premier temps par la publication de son ouvrage A la découverte du Beau. Plus concrètement ensuite, il a développé des méthodes culturelles : " apprendre à voir par la peinture, la sculpture et l'architecture " et " apprendre à écouter par la musique ". Ces méthodes n'ont pas été conçues spécifiquement pour les enfants, mais dès le départ, des adultes (parents, instituteurs, animateurs culturels ) ont souhaité tout naturellement, une fois formés, en faire profiter les enfants et ils l'ont fait avec bonheur. Notons d'emblée aussi que le but de ces méthodes n'est pas d'être l'illustration d'une catéchèse, mais beaucoup plus largement, une éducation à la beauté doublée d'une apologétique visant à faire aimer notre pays, la civilisation chrétienne, l'Eglise et Jésus-Christ.
Cette approche de l'art n'est donc pas, on l'aura compris, une approche d'esthète ou d'érudit visant à transformer les enfants en " chiens savants ", mais une approche d'amateur (amateur = celui qui aime) et d'apôtre en même temps, puisque l'on instruit et séduit dans un même mouvement. Quand nous le faisons, nous sommes pleinement dans notre vocation de laïcs. Dans son exhortation apostolique de 1987 adressée aux laïcs (Christifideles laïci), Jean-Paul II s'exprime ainsi : " Le service de la personne et de la société humaine se traduit et se réalise à travers la création et la transmission de la culture qui, surtout de nos jours, constitue l'une des tâches les plus graves de la cohabitation des hommes et de l'évolution sociale. "
Les méthodes proposées sont interactives, et chacun peut les utiliser moyennant une formation initiale peu contraignante (une session de deux jours pour la peinture, par exemple, suffit pour démarrer). Des outils sont proposés :

- pour " l'apprendre à voir ", il s'agit de mallettes de diapositives : une pour la peinture, une pour la sculpture, et une pour l'architecture, chaque mallette contenant 300 diapos présentées par ordre chronologique ; chaque mallette est accompagnée des documents pédagogiques nécessaires ;

- pour " l'apprendre à écouter ", il s'agit d'une sélection musicale répartie sur onze disques CD progressant non pas chronologiquement mais par genre, et allant des musiques les plus dansantes ou sensibles (folklore, jazz, chanson) aux musiques les plus savantes et les plus spirituelles (opéra, musique classique et sacrée) ; là aussi, un classeur pour l'animateur accompagne les disques.
Notons que les uvres sélectionnées n'ont évidemment pas toutes un contenu directement religieux. La civilisation chrétienne, née de l'histoire de Jésus-Christ, ne se traduit pas que par des Nativités ou le chant grégorien, mais un art du portrait unique dans l'histoire de l'art, des bâtiments civils d'un génie inédit, une profusion d'instruments de musique profitant à la musique profane, etc. Bref par un patrimoine tant profane que religieux d'une profusion et d'une qualité incomparables.

Une mise en présence
Ces méthodes reposent fondamentalement sur une mise en présence des oeuvres. Il n'est pas neutre, dans notre culture de l'image et du son - mais d'images ou de sons à succession très rapide- d'asseoir des enfants pour regarder une image fixe sur une diapo ou écouter " sans rien faire d'autre " un air ou une chanson. Le rôle de l'animateur est :

- de faire parler les enfants sur ce qu'ils entendent ou voient, afin qu'ils remarquent et expriment le plus possible de choses par eux-mêmes ;

- de compléter en leur indiquant ce qu'ils n'ont pas vu ou entendu et en instruisant à chaque fois que l'occasion se présente.
Nous sommes loin d'un discours magistral illustré. C'est finalement une sorte d'exercice, que les enfants font volontiers, parce qu'il présente un aspect ludique ; bien sûr, l'exercice ne devra pas excéder une heure pour les plus grands (10-12 ans) et 30 à 40 minutes pour les plus jeunes ! Il est bon de réunir au moins cinq enfants (le maximum nous semble être de dix environ) afin que l'émulation les aide à progresser.
Par cette mise en présence d'uvres dont la plupart sont réellement des uvres de beauté, nous développons la capacité de contemplation des enfants, si bénéfique à leur vie spirituelle présente et future, et à leur vie tout court, puisque tout est si lié ! C'est une façon concrète de répondre à l'appel de Jean-Paul II : " Il est urgent avant tout d'entretenir en nous et chez les autres, un regard contemplatif ". (Jean-Paul II, L'Evangile de la vie, 83). En imprégnant les enfants dès leur jeune âge avec " la farandole des beautés chrétiennes " (J. Ousset), nous nourrissons leur imagination et leur sensibilité : quelle richesse de voir en esprit, quand l'Evangile les évoque, la Visitation de Ghirlandagio, la Mise au tombeau de Solesmes ou de Moissac, l'horrible enfer et le doux Paradis du tympan de la Cathédrale de Bourges !
Le temps manque pour développer les exemples dans tous les arts. Pour en rester au domaine de la peinture et de la sculpture chrétiennes que nous venons d'évoquer, notons au passage la prédominance de l'art oriental des icônes dans les boutiques d'art religieux et dans nos maisons : en dehors de l'admiration très légitime que nous pouvons avoir pour ces images, cela révèle aussi notre non-familiarité avec notre patrimoine occidental, et français en particulier.

Décrire et comparer
En faisant décrire aux enfants ce qu'ils voient ou entendent, nous développons en eux le sens de l'objet dont nous avons parlé, si nécessaire pour approcher toute vérité et fonder un jugement qui ne soit pas subjectif (centré sur l'émotion ou l'opinion). Voir ou entendre ce qu'il y a et ce qu'il n'y a pas, car c'est à ce prix que l'on peut effectivement juger, mais aussi comparer là où il y a plus, là où il y a moins. Pour y aider, les supports pédagogiques de ces méthodes permettent justement de faire des comparaisons entre des oeuvres, deux oeuvres sur un même thème, deux interprétations d'un même morceau de musique, deux bâtiments ayant la même fonction, etc.
Comment ne pas voir que cette démarche va à l'encontre du climat ambiant ? En matière artistique, combien de fois n'entend on pas dire : des goûts et des couleurs, on ne discute pas, comme si tout était affaire de ressenti. Au contraire, parlons-en, sans a priori !
Oui, il y a plus à voir dans La Joconde que dans un dessin d'enfant ordinaire ! Oui, La femme au mouchoir de Picasso (visage hideux et déstructuré) est moins belle que La dentellière de Vermeer ou n'importe quelle femme sculptée par les contemporains Paul Belmondo ou Jean Fréour. Cela, les enfants le voient et le disent ! Les femmes de Fréour comme de Vermeer portent la marque de la religion de l'Incarnation, passionnée par les expressions des visages et les attitudes des corps, alors que La femme au mouchoir de Picasso se complait dans une défiguration en rupture totale avec l'attention à la figure développée particulièrement depuis le Christ Bien sûr, ce commentaire n'aura pas à être donné aux enfants, mais il est nécessaire pour saisir les implications profondes de ces méthodes culturelles, qui mettent les petits comme les grands à l'aise devant les oeuvres d'art.
C'est ainsi que la mallette peinture propose une comparaison entre deux oeuvres de Michel-Ange à la Sixtine : la Création d'Adam et la Création d'Eve. La première a un renom international bien mérité et la deuxième est beaucoup moins connue, ce qui est bien mérité aussi, car elle est loin d'être aussi réussie ! Dire cela n'enlève rien au génie de Michel-Ange, mais habitue en revanche à juger sur pièce, oeuvre par uvre, sans lier inconditionnellement son admiration au nom et au renom d'un artiste.
Les enfants ont des capacités d'observation et de jugement étonnantes : de plus, ils n'ont pas les inhibitions ou conformismes des adultes pour la " chose artistique ". Ils appellent un chat un chat, et n'ont pas nos complexes pour dire que " le bras est raté " ou " la jambe trop longue " ! Le travail passionnant de l'adulte est de les guider pour que leur jugement se nuance, que les défauts observés n'empêchent pas de voir les qualités quand il y en a. Cette éducation, soyons-en sûrs, aide aussi au jugement en matière de cinéma, et imprime en profondeur des réflexes applicables à bien d'autres domaines.

Entrer dans la musique
Prenons aussi un exemple du côté de la musique : la sélection de la méthode " apprendre à écouter " propose une comparaison entre La marche turque de Mozart interprétée par Maria-Joao Pires au piano, et le même morceau interprété par la fanfare d'une école secondaire. Cette dernière interprétation est plus rapide, mais aussi plus poussive, moins élégante et moins nuancée. Même de jeunes enfants peuvent remarquer en grande partie ces différences. Et la satisfaction qu'ils en tirent les prépare à un intérêt plus grand pour la musique classique (profane ou sacrée), autre apanage de notre civilisation. Comme l'ont expliqué Bernard Le Monnier, violoniste et chef d'orchestre et Beata Halska, violoniste soliste, " le problème, aujourd'hui, n'est pas de n'écouter que du Mozart, mais de savoir qu'il existe.
Or, le jeune ne peut même plus choisir librement car des pans entiers de la culture sont pour lui inaccessibles, rejetés sous prétexte qu'ils ne sont pas commercialement rentables. La quasi-totalité du répertoire classique et romantique lui restera étranger s'il n'y a pas accès par sa famille. Avant de dire : " N'écoute pas telle musique ", il faut pouvoir dire : " Ecoute cette autre musique ". Il est essentiel de ne pas tomber dans l'éducation du " non " et du " faut pas ! " systématique. On n'aime pas ce qu'on ne connaît pas : il faut demander au jeune de faire l'effort d'écouter plusieurs fois Mozart, Bach et d'autres, comme il écoute plusieurs fois son Metallica ou son Dire Straits. Regardez le succès de certaines musiques classiques reprises comme musiques de film " (Famille chrétienne n° 814)

Du visible à l'invisible
L'exercice proposé ne se limite pas à une description visuelle ou auditive. L'enfant, en s'appuyant sur ce qu'il voit ou entend (toujours le sens de l'objet), peut être incité par l'adulte à qualifier ce qu'il voit. " Cette musique donne-t-elle envie de danser ? De prier ? Est-elle triste, gaie ? ". " Ce visage exprime-t-il la peur, la joie ? ". " Quelle impression as-tu en regardant l'intérieur de cette cathédrale ? " L'enfant en vient, comme l'adulte, à parler d'expressions, de sentiments, d'attitudes et d'effets, c'est-à-dire de notions d'ordre intellectuel , mais en lien avec ce qui est appréhendé par les sens. Cette " gymnastique " est une bonne antidote à tous les discours, et en particulier à ceux qui dominent actuellement le domaine artistique. Comment justifier " la femme au mouchoir " sinon par un discours sur les humeurs de l'artiste ou sur une vision du monde, etc. ? La Création d'Adam, à la Sixtine, n'a pas besoin de discours, ou si discours il y a, il est en rapport direct avec l'uvre, le sujet représenté !

Un combat enthousiasmant
Que nous le voulions ou non, ces questions de beauté sont l'enjeu d'un combat. Si Jean Ousset y a été si sensible, c'est qu'il a été lui-même élève des Beaux-Arts dans l'entre-deux guerres, au moment où le surréalisme battait son plein. Certains ont vu à tort dans ce mouvement une nouvelle école artistique, alors que l'art était le prétexte et le tremplin d'une entreprise philosophique. André Breton, tête pensante du surréalisme, n'écrivait-il pas : " Il faut passer outre à l'absurde distinction du beau et du laid, du bien et du mal, du vrai et du faux " ? Aujourd'hui, personne ne se dit plus surréaliste, mais c'est parce que ce n'est plus nécessaire : la mentalité surréaliste a pénétré partout, et peu de personnes osent s'insurger contre l'art officiel qui envahit notre environnement citadin, ou le terrorisme culturel qui pollue la littérature (y compris enfantine), le théâtre, le cinéma
Cette guerre culturelle touche les enfants dès leur jeune âge ! Dans de nombreuses écoles, même catholiques, des sorties culturelles déplorables sont parfois organisées. Une amie nous racontait récemment comment elle avait accompagné une sortie de classe de l'un de ses enfants pour visiter la Tour aux figures de Dubuffet à Issy-les-Moulineaux (appelée le Totem par les riverains ). Le guide servait aux enfants de 10 ans un discours aberrant sur le néant que cet artiste génial avait eu le premier (sic !) l'idée de représenter.
Les enfants qui ne sont pas concernés par de telles visites n'échappent pas de toutes façons à l'insidieuse laideur, qui circule aux goûters d'anniversaire et dans les cours de récréation par Halloween, Pokemon, bandes dessinées ou cédéroms interposés !
Face à cela, des mesures radicales peuvent s'imposer parfois, ainsi que des actions diverses de protestation. Mais au-delà et à long terme, c'est à la culture de vie que l'Eglise nous demande de travailler : aussi, plutôt que de nous épuiser parfois à réagir à chaque assaut, nous pouvons participer à ce combat par une action éducative en profondeur pour nos enfants, leurs voisins et amis. " Car, nous dit Jean Ousset, s'il est un terrain, s'il est un domaine où notre supériorité devrait être invincible, c'est bien celui de ce combat culturel dont tout le monde parle aujourd'hui. D'où notre culpabilité ! Culpabilité de notre ignorance, sinon de notre mépris de cette part, si multiforme, si exaltante, si à la portée des plus humbles, cette part de l'immense trésor (authentique arsenal apologétique) de nos vingt siècles de civilisation chrétienne " (Permanences n° 347 - 1997).
L'avantage de cette action, outre ceux que nous avons déjà évoqués, est d'être positive et enthousiasmante, sans pour autant être lénifiante. Cette action peut avoir des prolongements imprévisibles : nous pensons entre autres à cette mère de famille qui avait commencé avec ses enfants et les amis de ses enfants, et qui, obligée de reprendre son métier de professeur, profite désormais d'une possibilité offerte par la loi pour éduquer à la beauté, chaque année, un nouveau groupe d'enfants de l'école.
Les séances à partir de diapositives et de disques peuvent être prolongées par le contact direct avec les uvres : voir dans un musée quelques chefs d'uvre, visiter l'église locale, écouter jouer " en réel " une pièce musicale ou rendre visite à un facteur d'instruments Tout est possible pourvu que ce soit dans l'esprit de cette approche confirmé par 15 ans d'expérience, et pourvu que le suivi des rencontres sur un temps suffisamment long évite un " zapping " culturel sans lendemain.
Devenir des amoureux de notre patrimoine, et le faire vivre au cur des enfants, c'est un apostolat gratifiant autant qu'utile, avec des possibilités d'évangélisation fantastiques ! Il ne tient qu'à nous d'en être les joyeux colporteurs.
Ad majorem Dei gloriam !

Thérèse Monniaux

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