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    FREQUENTER les GRANDS AUTEURS...
    par le professeur Gilbert Zoppi, Agrégé de l'Université, Docteur és-lettres
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    www.serviam.net ,Catholiques en ligne remercie le Centre de Formation à l'Action Civique et Culturelle selon le droit naturel et chrétien,
    ( 49 rue des renaudes - 75017 Paris ) de son aimable accord de reproduction.
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    Chers amis,
    Qu'il me soit permis d'inaugurer ce propos sur la lecture par une mise au point qui me paraît indispensable.
    Sera-t-elle perçue comme une sage précaution ? Ou comme une provocation imprudente ? Il ne m'appartient pas d'en décider. J'ignore si l'on y verra une sage précaution ou une provocation imprudente; quoi qu'il en soit, j'aurai, malgré tout, pris le soin de placer cette démarche sous le patronage de La Bruyère, dont on peut penser tout le mal qu'on voudra, mais auquel il faut cependant reconnaître une subtile intelligence et un incontestable sens critique (1).

    Ainsi donc, dans son premier chapitre sur les "Ouvrages de l'esprit", l'auteur des "Caractères" exprime en ces termes le point de vue fondamental de son esthétique :"Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature. Celui qui le sent et qui l'aime a le goût parfait; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçà et au-delà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement" (2).

    Cette déclaration de principe, à laquelle je souscris pleinement, passera de nos jours pour une déclaration de guerre, surtout aux yeux d'une critique, soit-disant moderne, mais encore prosternée devant les ukases surréalistes d'un Tristan Tzara qui, dans les temps si archaïques aujourd'hui du "dadaïsme", avait décrété que "le Beau, la Vérité, l'Art, le Bien, la Liberté" sont "des mots qui pour chaque individu signifient autre chose" (3), relayé en cela, quelques années plus tard, par André Breton qui parle de "l'absurde distinction du beau et du laid, du vrai et du faux, du bien et du mal" (4). On sait à quels désastres culturels ont conduit toutes ces belles déclarations !

    Je me souviens, par exemple, qu'il n'y a pas si longtemps de cela, circulant en automobile dans la bonne vieille cité où j'habite, je me retrouvai soudain à un rond-point au centre duquel j'aperçus un assemblage approximatif de cinq poutrelles jaunes, de longueurs inégales, dont la plus haute, quasi verticale, s'appuyait tant bien que mal sur les quatre autres, obliques et bancales; et je me disais in petto que l'ouvrier qui avait jeté là les prémices inquiétantes de je ne sais quel chantier n'était pas très expert en besogne.
    On essaya, plus tard, de m'expliquer, sans grand succès je l'avoue, que ce gigantesque "mécano" était une oeuvre d'art et que mon oeil, profane et figuratif, devait s'interdire d'y voir, à la rigueur, l'improbable esquisse d'une girafe aux teintes canari, car il s'agissait, sans doute, d'une conception abstraite fondue dans les lignes dépouillées d'un audacieux monochrome. Il faut croire que mon ignorance était assez bien partagée puisque "l'oeuvre d'art" disparut à la faveur d'un renouvellement de l'équipe municipale, laissant place à un parterre fleuri qui recueille tous les suffrages.
    Ainsi va la gloire...

    Tout cela mérite d'être dit, car il est nécessaire de déblayer le terrain de notre réflexion en évitant de confondre ce genre d'escroquerie qui, hélas, n'épargne pas la littérature, avec d'authentiques chefs d'oeuvre dignes de notre considération.
    Combien d'ouvrages en vogue, une fois retombé le simple effet de mode, sont retournés au néant, à ce "je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue" (5), tandis que les véritables créations littéraires, proches de ce "point de perfection" qui comble le "bon goût", sont à même, comme nous l'allons voir, de traverser le temps et de mériter notre estime.

    L'épreuve du temps
    Avoir traversé le temps... Vénérable principe de décantation ! Critère le plus sûr lorsqu'il s'agit de choisir ses lectures.
    "Il n'y a en effet que l'approbation de la postérité, écrit Boileau, qui puisse établir le vrai mérite des ouvrages; quelque éclat qu'ait fait un écrivain durant sa vie, quelques éloges qu'il ait reçus, on ne peut pas pour cela infailliblement conclure que ses ouvrages soient excellents. De faux brillants, la nouveauté du style, un tour d'esprit qui était à la mode, peuvent les avoir fait valoir; et il arrivera peut-être que, dans le siècle suivant, on ouvrira les yeux et que l'on méprisera ce qu'on a admiré" (6).
    Ce propos fait songer à la grande scène d'ouverture de "Cyrano de Bergerac" évoquant une soirée de 1640 à l'Hôtel de Bourgogne où se presse un public hétéroclite, dans l'attente d'une représentation théâtrale. On distingue dans la foule quelques hautes personnalités. "L'Académie est là ?", demande un jeune homme à son père, et ce dernier répond, avec une cruauté d'autant plus efficace qu'elle est parfaitement involontaire :
    "Mais... j'en vois plus d'un membre.
    Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
    Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud...
    Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !".
    Hélas, Boudu n'a pas été sauvé des eaux de l'oubli... ni d'ailleurs quantité d'autres "immortels" ! Comme quoi ni les scléroses de l'académisme, ni les moisissures du surréalisme (7), ne portent vraiment bonheur. Car malgré la persistance diffuse de leurs théories pernicieuses, on ne lit pas beaucoup Tzara, ni Breton, ni Soupault, ni Desnos; guère plus, en tout cas, que Porchères ou Cureau de la Chambre ! ...

    Mais pour en revenir à Boileau, le "Législateur du Parnasse", non content de nous mettre en garde contre les médiocrités éphémères, oriente notre choix et conclut en ces termes :
    "...Il n'y a qu'une longue suite d'années qui puisse établir la valeur et le vrai mérite d'un ouvrage... Il n'est plus question, à l'heure qu'il est, de savoir si Homère, Platon, Cicéron, Virgile sont des hommes merveilleux; c'est une chose sans contestation, puisque vingt siècles en sont convenus...".

    Les Anciens
    Qui a dépassé Homère et Virgile en poésie, Platon en philosophie, Cicéron dans l'art oratoire ?
    Malgré les aléas de la traduction, rien n'est plus éternellement humain, dans l'Iliade, que les adieux d'Hector à son épouse Andromaque et rien n'est plus moderne, dans l'Odyssée, que la joyeuse insouciance de Nausicaa. Commençons donc par fréquenter Homère, il nous fera remonter aux sources de la culture occidentale dont les eaux rafraîchissantes et bienfaisantes se sont providentiellement mêlées, ne l'oublions pas, aux grands courants de la pensée et de l'inspiration chrétiennes.
    Disons-le tout net, on ne comprendra pas grand chose à la littérature française si l'on ignore tout d'Homère et de la Bible. C'est par là qu'il faut commencer et c'est par les autres "anciens" qu'il faut continuer.

    Nos penseurs et poètes du Moyen-Age, nos humanistes du XVIème siècle, nos classiques du XVIIème et nos philosophes du XVIIIème l'avaient fort bien compris. Il aura fallu, en effet, une bonne dose d'ignorance ou de mauvaise foi pour oser affirmer que notre Moyen-Age a ignoré l'Antiquité. Aristote n'est-il pas l'inspirateur et le maître du "Docteur Angélique" ? Et sans parler des romans d'Enéas et d'Alexandre (8), est-il si difficile de retrouver dans les épreuves ou les exploits de Tristan le souvenir de Philoctète et la légende de Thésée (9) ?

    Quant aux humanistes de la Renaissance, aussi bien Rabelais que Montaigne, sans oublier "ces poètes parfaits de la Vallée de la Loire et des environs, qui sont la moelle du génie français" (10) tous vinrent pieusement recueillir, dans l'immense champ de blé de l'empire romain, les rares épis oubliés par la "barbare main" :
    "Qui ne laissa de lui que ces marques antiques
    Que chacun va pillant, comme on voit le glaneur,
    Cheminant pas à pas, recueillir les reliques
    De ce qui va tombant après le moissonneur" (11).
    En héritiers studieux de ces humanistes, les grands auteurs du "Grand Siècle" puisèrent aux mêmes sources une bonne partie de leur inspiration. Corneille et Bossuet dans l'histoire romaine (12), Racine chez les tragiques grecs (13), La Fontaine chez Phèdre et Esope, Molière cher Plaute (14).

    Les Classiques
    Voilà les "Hommes merveilleux", voilà les valeurs sûres auxquelles doit d'abord se référer tout homme épris de culture authentique. Et s'il était besoin de s'en convaincre encore, il suffirait de lire ce qu'écrit Voltaire, avec le recul nécessaire, dans son "Siècle de Louis XIV", "le siècle, assure-t-il, le plus éclairé qui fut jamais" :
    "Le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé d'admiration (15) est une époque bien célèbre dans l'histoire de l'esprit humain... Ce temps-là ne se retrouvera plus, où un duc de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, au sortir de la conversation d'un Pascal et d'un Arnauld, allait au théâtre de Corneille" (16).
    Ainsi donc, bien qu'on ne puisse guère soupçonner Voltaire de nourrir, à l'égard du christianisme, une sympathie excessive, il n'en exprime pas moins son admiration pour Pascal, de même d'ailleurs que pour Bossuet (17) et considère l'"Athalie" de Racine comme "le chef d'oeuvre de la scène" (18). Cela ne l'empêchait pas, non plus, de connaître assez bien les Saintes Ecritures car il savait que sans elles on s'expose à ne rien comprendre à des oeuvres majeures comme les Mystères du Moyen-Age, "Les Tragiques" de d'Aubigné, "Les hymnes" de Ronsard, les "Pensées" de Pascal, le "Polyeucte" de Corneille ou les "Sermons" de Bossuet.
    Et nous savons, nous, qu'en ignorant la Bible, nous nous interdirions l'accès à une foule d'oeuvres plus récentes telles que "Le Génie du christianisme" ou quelques uns des plus beaux poèmes de Vigny et de Victor Hugo (19); car il est bien évident que Chateaubriand, Vigny, Hugo et tant d'autres doivent faire partie de notre patrimoine culturel.

    Certes, nous avons longuement insisté sur la littérature "classique", mais n'oublions pas que ce dernier terme désigne non seulement les auteurs de l'antiquité ainsi que ceux du XVIIème siècle, mais aussi les oeuvres et les auteurs étudiés... en classe ! C'est-à-dire les oeuvres et les auteurs qui, à quelques variantes près, figurent immanquablement dans tous les "morceaux choisis" dignes de ce nom, ce qui tend à démontrer qu'il existe, en effet, un "bon goût" assez bien partagé et un "point de perfection" assez bien perçu !... Des "morceaux choisis", autrement dit des "florilèges" et des "anthologies"... deux bien jolis mots qui laissent entendre, l'un en latin et l'autre en grec, que ce que nous proposons à nos enfants est une "collection", ou mieux encore un "bouquet de fleurs" (20)...

    Lecture et connaissance de soi
    C'est ce que nous propose saint François de Sales (quel grand saint, mais aussi quel grand écrivain !) dans la préface de son "Introduction à la vie dévote" :
    "Je ne puis, certes, ni veux, ni dois écrire en cette Introduction que ce qui a déjà été publié par nos prédécesseurs sur ce sujet; ce sont les mêmes fleurs que je te présente, mon lecteur, mais le bouquet que j'en ai fait sera différent des leurs, à raison de la diversité de l'agencement dont il est façonné...".
    Car ce n'est pas le moindre des paradoxes que de constater que les grandes oeuvres reprennent et redisent sans cesse les mêmes choses sans jamais se répéter !
    L'abbé Prévost avertit le public qu'"il verra, dans la conduite de M. des Grieux, un exemple terrible de la force des passions" - "J'ai à peindre, ajoute-t-il, un jeune aveugle qui refuse d'être heureux pour se précipiter volontairement dans les dernières infortunes" (21).
    Prévost, Sophocle, Thomas d'Angleterre, Racine ou Flaubert ne disent pas autre chose que ce que résume excellemment Pascal en une formule définitive : "Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point". Qui a jamais mieux parlé de l'honneur que Roland et Olivier, que Rodrigue et Chimène ? Qui a jamais mieux parlé d'amour que Ronsard à Cassandre et Baudelaire à Marie Daubrun dans son "Invitation au voyage" qui est, peut-être, le poème le plus achevé de la langue française (22) ?
    Qui a mieux parlé de la mort que Bossuet ? Qui a mieux parlé de la souffrance que Victor Hugo dans les "Contemplations" ?
    "L'auteur, écrit ce dernier, a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les souffrances, l'a déposé dans son coeur. Ceux qui s'y pencheront retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste qui s'est lentement amassée là au fond d'une âme... On se plaint parfois des écrivains qui disent "moi". Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi !" (23)
    Tout est dit... Le commerce des bons auteurs est un approfondissement de soi. "Connais-toi toi-même", n'est-ce pas là le fin mot de toute sagesse ? Voilà pourquoi le lecteur doit imiter les abeilles; elles "pillotent de çà de là les fleurs, mais elles en font après le miel, qui est tout leur" (24).

    Une excellente compagnie...
    D'aucuns, je le crains, trouveront trop étroit, malgré tout, le champ de ma réflexion. Les plus aimables me taxeront de frilosité et les autres de... "ringardise", en considérant l'immense cohorte des auteurs que je n'ai pas daigné mentionner, et notamment les auteurs modernes...
    J'avoue, pour ma défense, que je ne suis pas insensible aux subtilités de Marivaux, ni aux audaces de Beaumarchais, ni aux harmonies de Lamartine, ni aux rêveries de Nerval, et j'apprécie, comme il se doit, la musique des mots et la qualité des images dans la "Nouvelle Héloïse" ou les "Rêveries du promeneur solitaire". Bergson et Maurras, Proust et Saint-Exupéry, ainsi qu'Apollinaire, sont autant de penseurs, de romanciers et de poètes chez qui "rien de ce qui est humain ne m'est étranger". Je n'oublie pas, bien sûr, Marie Noël et Gustave Thibon auxquels la postérité rendra justice; quant à Péguy, pour un empire je ne renoncerais pas à sa fréquentation :
    "J'ai connu un Jaurès poétique, nous confie le gérant des "Cahiers de la Quinzaine". Une admiration commune et ancienne, en partie venue de nos études universitaires, nous unissait dans un même culte pour les classiques et pour les grands poètes. Il savait du latin. Il savait du grec. Il savait énormément par coeur. J'ai eu cette bonne fortune, - et cela n'a pas été donné à tout le monde, - j'ai eu cette bonne fortune de marcher aux côtés de Jaurès récitant, déclamant. Combien d'hommes ont connu les poètes par la retentissante voix de Jaurès ? Racine et Corneille, Hugo et Vigny, Lamartine et jusqu'à Villon, il savait tout ce qu'on sait. Et il savait énormément ce que l'on ne sait pas. Tout Phèdre, à ce qui me semblait, tout Polyeucte. Et Athalie. Et le Cid. Il eût fait un Mounet admirable, si la fortune adverse ne s'était pas acharnée à faire de lui un politicien" (25) .
    Jaurès, commençant par la mystique (poétique) et finissant dans la politique (politicienne) !... Je me garderai de commenter davantage la "chute" cruelle de cette tendre évocation; cela m'entraînerait trop loin ! ... J'en retiendrai, pour les besoins de mon plaidoyer, que nos deux compères avaient, eux aussi, des goûts fort conventionnels; et si je me suis, malgré tout, fourvoyé, cela me console que de l'avoir fait en compagnie de La Bruyère et de Boileau, de Racine et de Voltaire, de Péguy et de Jaurès.

    Vanitas vanitatum
    Mais toute question de choix mise à part, il reste à examiner si, de nos jours, compte tenu des évolutions et des révolutions de la technique, ce ne serait pas la lecture elle-même, en son principe, qui se trouvât remise en cause.
    A l'heure où l'on peut "rapper" avec son "walkman" et "zapper" sur sa "télé", à l'heure où le cinéma "high tech" nous impose ses effets spéciaux et ses images virtuelles, à l'heure où l'on "surfe" sur le "web" quand on ne "tchatche" pas sur son portable, la lecture a-t-elle encore quelque chance de ne point paraître aussi "surannée", aussi "obsolète" que ne le sont ces deux derniers qualificatifs ?
    D'ailleurs, n'importe quel observateur à peu près impartial ne peut que constater les progrès de l'illettrisme et la faillite de notre enseignement. Et sans aller jusqu'à dire, comme Alain, que "nul ne s'instruit en écoutant" (26), n'est-on pas en train de vérifier ce que Georges Duhamel dénonçait déjà en 1937 ?
    "Un esprit même attentif, remarquait-il alors, a toujours besoin de revenir sur les données, les éléments, les arguments d'un exposé, d'un problème ou d'une discussion. L'acte de revenir en arrière en vue d'une compréhension meilleure s'appelle très exactement réflexion... Cette méthode est incompatible avec les arts dynamiques (27)... Le caractère torrentueux de la radio, son apparence de fleuve, voilà ce qui est tout à fait défavorable à la réflexion. Le cinéma et la radio ne répètent pas. Ils marchent, ils coulent, ils se précipitent. Je l'ai dit, ce sont des fleuves. Et que charrient ces fleuves ? Un mélange détestable où l'on rencontre souvent le pire et rarement le meilleur sans les pouvoir séparer" (28).

    Tout le problème est donc de savoir si l'homme a besoin de réfléchir... et de lire pour avoir les meilleures chances d'y parvenir.
    Après tout, l'homme de Néandertal ne se posait guère ce genre de question. Quant à notre ancêtre dit "sapiens-sapiens", on sait qu'il fut, pendant des millénaires, parfaitement analphabète. A cet égard, nos contemporains semblent donc s'engager résolument dans la voie d'un retour aux sources... Nos "termitières" humaines en sont-elles pour cela plus heureuses ? On peut en douter. Le XXème siècle n'a-t-il pas vu l'effondrement des grandes illusions totalitaires, des illusions politiques de l'égalitarisme, des illusions philosophiques du scientisme ? ...
    "Est-ce là que devait aboutir toute cette grandeur formidable au monde ?", s'exclamait, pour flétrir l'orgueil et l'ambition, le plus talentueux des prédicateurs du "Grand siècle". "Est-ce là ce grand arbre qui portait son faîte jusqu'aux nues ? Il n'en reste plus qu'un tronc inutile. Est-ce là ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la terre ? Je n'aperçois plus qu'un peu d'écume" (29).

    Actualité de la lecture
    "Un tronc inutile"..., "un peu d'écume", voilà bien cette "culture de mort" dont parle Jean-Paul II... Et devant cette monstrueuse faillite, il n'y a que deux attitudes possibles : se "divertir" dans les plaisirs ou se "convertir" dans la réflexion. Mais le divertissement est une fuite perpétuelle et l'on finit un jour par se dire, avec Baudelaire :
    "Pendant que des mortels la multitude vile,
    Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
    Va chercher des remords à la fête servile,
    Ma douleur, donne-moi la main, viens par ici,
    Loin d'eux !..." (30).
    C'est alors qu'il faut bien se résoudre à réfléchir... Mais c'est à ses risques et périls ! D'où l'inflation des sectes, la vogue orientaliste ou celle des "cafés philo"; d'où, en contre-partie, les immenses rassemblements des J.M.J. et l'incroyable succès de ce vieil "Ami exigeant" qui ravit la jeunesse et déconcerte les journalistes.

    Oui, au milieu de ces torrents d'images et de bavardages, d'informations et de déformations, noyés sous les slogans publicitaires et les impératifs criminels ou absurdes du "politiquement correct" et de la "pensée unique", nous sommes en quête de sens.v

    Il est donc nécessaire, aujourd'hui plus que jamais, de revenir à la lecture. Elle seule peut nous permettre, à travers le temps et grâce à la confrontation des modes et des civilisations les plus diverses, de bien déterminer ce qui reste... lorsque tout a changé !

    Il reste l'homme, dans ce qu'il a d'essentiel, d'indémodable, d'inaliénable. Il reste cette "sagesse des nations" que vient corriger et transfigurer la Sagesse éternelle.
    "L'étude, assure Montesquieu, a été pour moi le souverain remède contre les dégoûts, n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture ne m'ait ôté" (31). - Heureux mortel ! ...

    La lecture comme clé du bonheur ? En nos temps de désespérance et d'ignorance, ne serait-il pas judicieux de nous mettre à l'école de Montesquieu ?

    Gilbert ZOPPI

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    Notes :

    1 - Qu'on songe, par exemple, au fameux parallèle ("Les Caractères", chap. I) entre Corneille et Racine qui fit, pendant des lustres, les délices de la critique et le malheur des élèves !
    2 - "Les Caractères", I,10. Il est bon de préciser que lorsque l'auteur parle d'"art", il y inclut la littérature. C'est ainsi qu'au siècle suivant, Voltaire, dans son "Siècle de Louis XIV", intitule "Des beaux-arts" son chapitre XXXII consacré aux écrivains.
    3 - Manifeste Dada de1918.
    4 - Second manifeste du surréalisme (1930).
    5 - Formule de Tertullien citée par Bossuet dans son "Sermon sur la mort".
    6 - Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin. Boileau annonce La Bruyère lorsqu'il écrit, à propos de Ronsard et de quelques poètes latins de l'antiquité tombés dans l'oubli : "Ils n'avaient point attrapé dans ces langues le point de solidité et de perfection qui est nécessaire pour faire durer et pour faire à jamais priser des ouvrages".
    7 - Jean Ousset écrivait en 1991 : "Or, en fait de "pourriture", il faut avouer que le surréalisme a été et demeure (même sans emploi de l'étiquette) une des plus sûres formules de pourrissement que la France ait connue. Et connaisse toujours" ("Permanences", n° 281 - avril 1991).
    8 - Le roman d'Alexandre (XIIème siècle), écrit en vers de douze syllabes a donné son nom au vers "alexandrin". Notons encore le roman de Troie qui s'étend sur quelque 30000 vers !
    9 - Sophocle consacre une de ses tragédies aux malheurs de Philoctète abandonné, comme Tristan, par ses compagnons à cause d'une blessure qui dégageait une puanteur insupportable. Quant à la lutte victorieuse de Tristan contre un dragon qui dévorait les jeunes filles, elle fait irrésistiblement penser à la légende de Thésée et du Minotaure.
    10 - Péguy, "Cahiers de la Quinzaine", article "Courrier de Russie" (novembre 1905).
    11 - Du Bellay, "Les Antiquités de Rome", sonnet n° XXX.
    12 - Corneille en a tiré Horace et Cinna, notamment, et Bossuet une grande partie de son "Discours sur l'Histoire Universelle".
    13 - Notamment chez Sophocle et Euripide (Phèdre, Iphigénie), Racine avait abondamment annoté l'Iliade et l'Odyssée. Il en a tiré la tragédie d'Andromaque. Il connaissait fort bien, aussi, l'histoire romaine (Britannicus, Bérénice, Mithridate).
    14 - Les oeuvres latines de Phèdre et celles du grec Esope constituent la source essentielle du premier recueil des Fables (1668). Quant à Molière, on sait qu'il a tiré de Plaute sa comédie de "L'Avare".
    15 - Condé venait d'assister à la représentation de Cinna.
    16 - "Le Siècle de Louis XIV", chapitre XXXII.
    17 - Voltaire considère les "Provinciales" de Pascal comme "le premier livre de génie qu'on vit en prose" et s'exprime en ces termes à propos de Bossuet : "Celui-ci, qui devint un si grand homme" (Ibid.)
    18 - Ibid.
    19 - Alfred de Vigny : "Moïse" ("Poèmes antiques et modernes"); "Le Mont des Oliviers" ("Les Destinées")- Hugo : "La Conscience" et "Booz endormi" ("Légende des Siècles").
    20 - La fleur se dit "flos" en latin et "anthos" en grec. Quant au verbe "legere" (en grec "Legein"), il implique l'idée de choisir, de cueillir. On peut proposer le mot "collection" mais surtout pas le terme affreux de "compilation" qui exprime exactement l'idée contraire puisqu'il signifie, selon la définition même du dictionnaire, "oeuvre sans originalité, composée d'emprunts" !
    21 - Préface de "Manon Lescaut" (1731).
    22 - "Les Fleurs du Mal", "Spleen et idéal", poème LIII.
    23 - Préface des "Contemplations".
    24 - Montaigne, "Essais", I-26.
    25 - "Courrier de Russie".
    26 - "Propos sur l'Education" : "...c'est en lisant qu'on s'instruit", ajoute l'auteur.
    27 - Cinémato-graphe, littéralement : "qui écrit le mouvement".
    28 - Article "Défense des Lettres", in Mercure de France.
    29 - Bossuet, "Sermon sur l'Ambition" (1662).
    30 - "Recueillement" ("Nouvelles Fleurs du Mal" - 1866).
    31 - Montesquieu, "Cahiers".

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