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FREQUENTER
les GRANDS AUTEURS...
par le professeur Gilbert Zoppi, Agrégé de l'Université,
Docteur és-lettres
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www.serviam.net ,Catholiques en ligne remercie le Centre de Formation
à l'Action Civique et Culturelle selon le droit naturel
et chrétien,
( 49 rue des renaudes - 75017 Paris ) de son aimable accord de
reproduction.
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Chers amis,
Qu'il me soit permis d'inaugurer ce propos sur la lecture par
une mise au point qui me paraît indispensable.
Sera-t-elle perçue comme une sage précaution ?
Ou comme une provocation imprudente ? Il ne m'appartient pas
d'en décider. J'ignore si l'on y verra une sage précaution
ou une provocation imprudente; quoi qu'il en soit, j'aurai, malgré
tout, pris le soin de placer cette démarche sous le patronage
de La Bruyère, dont on peut penser tout le mal qu'on voudra,
mais auquel il faut cependant reconnaître une subtile intelligence
et un incontestable sens critique (1).
Ainsi
donc, dans son premier chapitre sur les "Ouvrages de l'esprit",
l'auteur des "Caractères" exprime en ces termes
le point de vue fondamental de son esthétique :"Il
y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté
ou de maturité dans la nature. Celui qui le sent et qui
l'aime a le goût parfait; celui qui ne le sent pas, et
qui aime en deçà et au-delà, a le goût
défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût,
et l'on dispute des goûts avec fondement" (2).
Cette
déclaration de principe, à laquelle je souscris
pleinement, passera de nos jours pour une déclaration
de guerre, surtout aux yeux d'une critique, soit-disant moderne,
mais encore prosternée devant les ukases surréalistes
d'un Tristan Tzara qui, dans les temps si archaïques aujourd'hui
du "dadaïsme", avait décrété
que "le Beau, la Vérité, l'Art, le Bien, la
Liberté" sont "des mots qui pour chaque individu
signifient autre chose" (3), relayé en cela, quelques
années plus tard, par André Breton qui parle de
"l'absurde distinction du beau et du laid, du vrai et du
faux, du bien et du mal" (4). On sait à quels désastres
culturels ont conduit toutes ces belles déclarations !
Je
me souviens, par exemple, qu'il n'y a pas si longtemps de cela,
circulant en automobile dans la bonne vieille cité où
j'habite, je me retrouvai soudain à un rond-point au centre
duquel j'aperçus un assemblage approximatif de cinq poutrelles
jaunes, de longueurs inégales, dont la plus haute, quasi
verticale, s'appuyait tant bien que mal sur les quatre autres,
obliques et bancales; et je me disais in petto que l'ouvrier
qui avait jeté là les prémices inquiétantes
de je ne sais quel chantier n'était pas très expert
en besogne.
On essaya, plus tard, de m'expliquer, sans grand succès
je l'avoue, que ce gigantesque "mécano" était
une oeuvre d'art et que mon oeil, profane et figuratif, devait
s'interdire d'y voir, à la rigueur, l'improbable esquisse
d'une girafe aux teintes canari, car il s'agissait, sans doute,
d'une conception abstraite fondue dans les lignes dépouillées
d'un audacieux monochrome. Il faut croire que mon ignorance était
assez bien partagée puisque "l'oeuvre d'art"
disparut à la faveur d'un renouvellement de l'équipe
municipale, laissant place à un parterre fleuri qui recueille
tous les suffrages.
Ainsi va la gloire...
Tout
cela mérite d'être dit, car il est nécessaire
de déblayer le terrain de notre réflexion en évitant
de confondre ce genre d'escroquerie qui, hélas, n'épargne
pas la littérature, avec d'authentiques chefs d'oeuvre
dignes de notre considération.
Combien d'ouvrages en vogue, une fois retombé le simple
effet de mode, sont retournés au néant, à
ce "je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue"
(5), tandis que les véritables créations littéraires,
proches de ce "point de perfection" qui comble le "bon
goût", sont à même, comme nous l'allons
voir, de traverser le temps et de mériter notre estime.
L'épreuve
du temps
Avoir traversé le temps... Vénérable principe
de décantation ! Critère le plus sûr lorsqu'il
s'agit de choisir ses lectures.
"Il n'y a en effet que l'approbation de la postérité,
écrit Boileau, qui puisse établir le vrai mérite
des ouvrages; quelque éclat qu'ait fait un écrivain
durant sa vie, quelques éloges qu'il ait reçus,
on ne peut pas pour cela infailliblement conclure que ses ouvrages
soient excellents. De faux brillants, la nouveauté du
style, un tour d'esprit qui était à la mode, peuvent
les avoir fait valoir; et il arrivera peut-être que, dans
le siècle suivant, on ouvrira les yeux et que l'on méprisera
ce qu'on a admiré" (6).
Ce propos fait songer à la grande scène d'ouverture
de "Cyrano de Bergerac" évoquant une soirée
de 1640 à l'Hôtel de Bourgogne où se presse
un public hétéroclite, dans l'attente d'une représentation
théâtrale. On distingue dans la foule quelques hautes
personnalités. "L'Académie est là ?",
demande un jeune homme à son père, et ce dernier
répond, avec une cruauté d'autant plus efficace
qu'elle est parfaitement involontaire :
"Mais... j'en vois plus d'un membre.
Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre;
Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud...
Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !".
Hélas, Boudu n'a pas été sauvé des
eaux de l'oubli... ni d'ailleurs quantité d'autres "immortels"
! Comme quoi ni les scléroses de l'académisme,
ni les moisissures du surréalisme (7), ne portent vraiment
bonheur. Car malgré la persistance diffuse de leurs théories
pernicieuses, on ne lit pas beaucoup Tzara, ni Breton, ni Soupault,
ni Desnos; guère plus, en tout cas, que Porchères
ou Cureau de la Chambre ! ...
Mais
pour en revenir à Boileau, le "Législateur
du Parnasse", non content de nous mettre en garde contre
les médiocrités éphémères,
oriente notre choix et conclut en ces termes :
"...Il n'y a qu'une longue suite d'années qui puisse
établir la valeur et le vrai mérite d'un ouvrage...
Il n'est plus question, à l'heure qu'il est, de savoir
si Homère, Platon, Cicéron, Virgile sont des hommes
merveilleux; c'est une chose sans contestation, puisque vingt
siècles en sont convenus...".
Les
Anciens
Qui a dépassé Homère et Virgile en poésie,
Platon en philosophie, Cicéron dans l'art oratoire ?
Malgré les aléas de la traduction, rien n'est plus
éternellement humain, dans l'Iliade, que les adieux d'Hector
à son épouse Andromaque et rien n'est plus moderne,
dans l'Odyssée, que la joyeuse insouciance de Nausicaa.
Commençons donc par fréquenter Homère, il
nous fera remonter aux sources de la culture occidentale dont
les eaux rafraîchissantes et bienfaisantes se sont providentiellement
mêlées, ne l'oublions pas, aux grands courants de
la pensée et de l'inspiration chrétiennes.
Disons-le tout net, on ne comprendra pas grand chose à
la littérature française si l'on ignore tout d'Homère
et de la Bible. C'est par là qu'il faut commencer et c'est
par les autres "anciens" qu'il faut continuer.
Nos
penseurs et poètes du Moyen-Age, nos humanistes du XVIème
siècle, nos classiques du XVIIème et nos philosophes
du XVIIIème l'avaient fort bien compris. Il aura fallu,
en effet, une bonne dose d'ignorance ou de mauvaise foi pour
oser affirmer que notre Moyen-Age a ignoré l'Antiquité.
Aristote n'est-il pas l'inspirateur et le maître du "Docteur
Angélique" ? Et sans parler des romans d'Enéas
et d'Alexandre (8), est-il si difficile de retrouver dans les
épreuves ou les exploits de Tristan le souvenir de Philoctète
et la légende de Thésée (9) ?
Quant
aux humanistes de la Renaissance, aussi bien Rabelais que Montaigne,
sans oublier "ces poètes parfaits de la Vallée
de la Loire et des environs, qui sont la moelle du génie
français" (10) tous vinrent pieusement recueillir,
dans l'immense champ de blé de l'empire romain, les rares
épis oubliés par la "barbare main" :
"Qui ne laissa de lui que ces marques antiques
Que chacun va pillant, comme on voit le glaneur,
Cheminant pas à pas, recueillir les reliques
De ce qui va tombant après le moissonneur" (11).
En héritiers studieux de ces humanistes, les grands auteurs
du "Grand Siècle" puisèrent aux mêmes
sources une bonne partie de leur inspiration. Corneille et Bossuet
dans l'histoire romaine (12), Racine chez les tragiques grecs
(13), La Fontaine chez Phèdre et Esope, Molière
cher Plaute (14).
Les
Classiques
Voilà les "Hommes merveilleux", voilà
les valeurs sûres auxquelles doit d'abord se référer
tout homme épris de culture authentique. Et s'il était
besoin de s'en convaincre encore, il suffirait de lire ce qu'écrit
Voltaire, avec le recul nécessaire, dans son "Siècle
de Louis XIV", "le siècle, assure-t-il, le plus
éclairé qui fut jamais" :
"Le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé
d'admiration (15) est une époque bien célèbre
dans l'histoire de l'esprit humain... Ce temps-là ne se
retrouvera plus, où un duc de la Rochefoucauld, l'auteur
des Maximes, au sortir de la conversation d'un Pascal et d'un
Arnauld, allait au théâtre de Corneille" (16).
Ainsi donc, bien qu'on ne puisse guère soupçonner
Voltaire de nourrir, à l'égard du christianisme,
une sympathie excessive, il n'en exprime pas moins son admiration
pour Pascal, de même d'ailleurs que pour Bossuet (17) et
considère l'"Athalie" de Racine comme "le
chef d'oeuvre de la scène" (18). Cela ne l'empêchait
pas, non plus, de connaître assez bien les Saintes Ecritures
car il savait que sans elles on s'expose à ne rien comprendre
à des oeuvres majeures comme les Mystères du Moyen-Age,
"Les Tragiques" de d'Aubigné, "Les hymnes"
de Ronsard, les "Pensées" de Pascal, le "Polyeucte"
de Corneille ou les "Sermons" de Bossuet.
Et nous savons, nous, qu'en ignorant la Bible, nous nous interdirions
l'accès à une foule d'oeuvres plus récentes
telles que "Le Génie du christianisme" ou quelques
uns des plus beaux poèmes de Vigny et de Victor Hugo (19);
car il est bien évident que Chateaubriand, Vigny, Hugo
et tant d'autres doivent faire partie de notre patrimoine culturel.
Certes,
nous avons longuement insisté sur la littérature
"classique", mais n'oublions pas que ce dernier terme
désigne non seulement les auteurs de l'antiquité
ainsi que ceux du XVIIème siècle, mais aussi les
oeuvres et les auteurs étudiés... en classe ! C'est-à-dire
les oeuvres et les auteurs qui, à quelques variantes près,
figurent immanquablement dans tous les "morceaux choisis"
dignes de ce nom, ce qui tend à démontrer qu'il
existe, en effet, un "bon goût" assez bien partagé
et un "point de perfection" assez bien perçu
!... Des "morceaux choisis", autrement dit des "florilèges"
et des "anthologies"... deux bien jolis mots qui laissent
entendre, l'un en latin et l'autre en grec, que ce que nous proposons
à nos enfants est une "collection", ou mieux
encore un "bouquet de fleurs" (20)...
Lecture
et connaissance de soi
C'est ce que nous propose saint François de Sales (quel
grand saint, mais aussi quel grand écrivain !) dans la
préface de son "Introduction à la vie dévote"
:
"Je ne puis, certes, ni veux, ni dois écrire en cette
Introduction que ce qui a déjà été
publié par nos prédécesseurs sur ce sujet;
ce sont les mêmes fleurs que je te présente, mon
lecteur, mais le bouquet que j'en ai fait sera différent
des leurs, à raison de la diversité de l'agencement
dont il est façonné...".
Car ce n'est pas le moindre des paradoxes que de constater que
les grandes oeuvres reprennent et redisent sans cesse les mêmes
choses sans jamais se répéter !
L'abbé Prévost avertit le public qu'"il verra,
dans la conduite de M. des Grieux, un exemple terrible de la
force des passions" - "J'ai à peindre, ajoute-t-il,
un jeune aveugle qui refuse d'être heureux pour se précipiter
volontairement dans les dernières infortunes" (21).
Prévost, Sophocle, Thomas d'Angleterre, Racine ou Flaubert
ne disent pas autre chose que ce que résume excellemment
Pascal en une formule définitive : "Le coeur a ses
raisons que la raison ne connaît point". Qui a jamais
mieux parlé de l'honneur que Roland et Olivier, que Rodrigue
et Chimène ? Qui a jamais mieux parlé d'amour que
Ronsard à Cassandre et Baudelaire à Marie Daubrun
dans son "Invitation au voyage" qui est, peut-être,
le poème le plus achevé de la langue française
(22) ?
Qui a mieux parlé de la mort que Bossuet ? Qui a mieux
parlé de la souffrance que Victor Hugo dans les "Contemplations"
?
"L'auteur, écrit ce dernier, a laissé, pour
ainsi dire, ce livre se faire en lui. La vie, en filtrant goutte
à goutte à travers les événements
et les souffrances, l'a déposé dans son coeur.
Ceux qui s'y pencheront retrouveront leur propre image dans cette
eau profonde et triste qui s'est lentement amassée là
au fond d'une âme... On se plaint parfois des écrivains
qui disent "moi". Parlez-nous de nous, leur crie-t-on.
Hélas ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous.
Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé qui crois
que je ne suis pas toi !" (23)
Tout est dit... Le commerce des bons auteurs est un approfondissement
de soi. "Connais-toi toi-même", n'est-ce pas
là le fin mot de toute sagesse ? Voilà pourquoi
le lecteur doit imiter les abeilles; elles "pillotent de
çà de là les fleurs, mais elles en font
après le miel, qui est tout leur" (24).
Une
excellente compagnie...
D'aucuns, je le crains, trouveront trop étroit, malgré
tout, le champ de ma réflexion. Les plus aimables me taxeront
de frilosité et les autres de... "ringardise",
en considérant l'immense cohorte des auteurs que je n'ai
pas daigné mentionner, et notamment les auteurs modernes...
J'avoue, pour ma défense, que je ne suis pas insensible
aux subtilités de Marivaux, ni aux audaces de Beaumarchais,
ni aux harmonies de Lamartine, ni aux rêveries de Nerval,
et j'apprécie, comme il se doit, la musique des mots et
la qualité des images dans la "Nouvelle Héloïse"
ou les "Rêveries du promeneur solitaire". Bergson
et Maurras, Proust et Saint-Exupéry, ainsi qu'Apollinaire,
sont autant de penseurs, de romanciers et de poètes chez
qui "rien de ce qui est humain ne m'est étranger".
Je n'oublie pas, bien sûr, Marie Noël et Gustave Thibon
auxquels la postérité rendra justice; quant à
Péguy, pour un empire je ne renoncerais pas à sa
fréquentation :
"J'ai connu un Jaurès poétique, nous confie
le gérant des "Cahiers de la Quinzaine". Une
admiration commune et ancienne, en partie venue de nos études
universitaires, nous unissait dans un même culte pour les
classiques et pour les grands poètes. Il savait du latin.
Il savait du grec. Il savait énormément par coeur.
J'ai eu cette bonne fortune, - et cela n'a pas été
donné à tout le monde, - j'ai eu cette bonne fortune
de marcher aux côtés de Jaurès récitant,
déclamant. Combien d'hommes ont connu les poètes
par la retentissante voix de Jaurès ? Racine et Corneille,
Hugo et Vigny, Lamartine et jusqu'à Villon, il savait
tout ce qu'on sait. Et il savait énormément ce
que l'on ne sait pas. Tout Phèdre, à ce qui me
semblait, tout Polyeucte. Et Athalie. Et le Cid. Il eût
fait un Mounet admirable, si la fortune adverse ne s'était
pas acharnée à faire de lui un politicien"
(25) .
Jaurès, commençant par la mystique (poétique)
et finissant dans la politique (politicienne) !... Je me garderai
de commenter davantage la "chute" cruelle de cette
tendre évocation; cela m'entraînerait trop loin
! ... J'en retiendrai, pour les besoins de mon plaidoyer, que
nos deux compères avaient, eux aussi, des goûts
fort conventionnels; et si je me suis, malgré tout, fourvoyé,
cela me console que de l'avoir fait en compagnie de La Bruyère
et de Boileau, de Racine et de Voltaire, de Péguy et de
Jaurès.
Vanitas
vanitatum
Mais toute question de choix mise à part, il reste à
examiner si, de nos jours, compte tenu des évolutions
et des révolutions de la technique, ce ne serait pas la
lecture elle-même, en son principe, qui se trouvât
remise en cause.
A l'heure où l'on peut "rapper" avec son "walkman"
et "zapper" sur sa "télé",
à l'heure où le cinéma "high tech"
nous impose ses effets spéciaux et ses images virtuelles,
à l'heure où l'on "surfe" sur le "web"
quand on ne "tchatche" pas sur son portable, la lecture
a-t-elle encore quelque chance de ne point paraître aussi
"surannée", aussi "obsolète"
que ne le sont ces deux derniers qualificatifs ?
D'ailleurs, n'importe quel observateur à peu près
impartial ne peut que constater les progrès de l'illettrisme
et la faillite de notre enseignement. Et sans aller jusqu'à
dire, comme Alain, que "nul ne s'instruit en écoutant"
(26), n'est-on pas en train de vérifier ce que Georges
Duhamel dénonçait déjà en 1937 ?
"Un esprit même attentif, remarquait-il alors, a toujours
besoin de revenir sur les données, les éléments,
les arguments d'un exposé, d'un problème ou d'une
discussion. L'acte de revenir en arrière en vue d'une
compréhension meilleure s'appelle très exactement
réflexion... Cette méthode est incompatible avec
les arts dynamiques (27)... Le caractère torrentueux de
la radio, son apparence de fleuve, voilà ce qui est tout
à fait défavorable à la réflexion.
Le cinéma et la radio ne répètent pas. Ils
marchent, ils coulent, ils se précipitent. Je l'ai dit,
ce sont des fleuves. Et que charrient ces fleuves ? Un mélange
détestable où l'on rencontre souvent le pire et
rarement le meilleur sans les pouvoir séparer" (28).
Tout
le problème est donc de savoir si l'homme a besoin de
réfléchir... et de lire pour avoir les meilleures
chances d'y parvenir.
Après tout, l'homme de Néandertal ne se posait
guère ce genre de question. Quant à notre ancêtre
dit "sapiens-sapiens", on sait qu'il fut, pendant des
millénaires, parfaitement analphabète. A cet égard,
nos contemporains semblent donc s'engager résolument dans
la voie d'un retour aux sources... Nos "termitières"
humaines en sont-elles pour cela plus heureuses ? On peut en
douter. Le XXème siècle n'a-t-il pas vu l'effondrement
des grandes illusions totalitaires, des illusions politiques
de l'égalitarisme, des illusions philosophiques du scientisme
? ...
"Est-ce là que devait aboutir toute cette grandeur
formidable au monde ?", s'exclamait, pour flétrir
l'orgueil et l'ambition, le plus talentueux des prédicateurs
du "Grand siècle". "Est-ce là ce
grand arbre qui portait son faîte jusqu'aux nues ? Il n'en
reste plus qu'un tronc inutile. Est-ce là ce fleuve impétueux
qui semblait devoir inonder toute la terre ? Je n'aperçois
plus qu'un peu d'écume" (29).
Actualité
de la lecture
"Un tronc inutile"..., "un peu d'écume",
voilà bien cette "culture de mort" dont parle
Jean-Paul II... Et devant cette monstrueuse faillite, il n'y
a que deux attitudes possibles : se "divertir" dans
les plaisirs ou se "convertir" dans la réflexion.
Mais le divertissement est une fuite perpétuelle et l'on
finit un jour par se dire, avec Baudelaire :
"Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va chercher des remords à la fête servile,
Ma douleur, donne-moi la main, viens par ici,
Loin d'eux !..." (30).
C'est alors qu'il faut bien se résoudre à réfléchir...
Mais c'est à ses risques et périls ! D'où
l'inflation des sectes, la vogue orientaliste ou celle des "cafés
philo"; d'où, en contre-partie, les immenses rassemblements
des J.M.J. et l'incroyable succès de ce vieil "Ami
exigeant" qui ravit la jeunesse et déconcerte les
journalistes.
Oui,
au milieu de ces torrents d'images et de bavardages, d'informations
et de déformations, noyés sous les slogans publicitaires
et les impératifs criminels ou absurdes du "politiquement
correct" et de la "pensée unique", nous
sommes en quête de sens.v
Il
est donc nécessaire, aujourd'hui plus que jamais, de revenir
à la lecture. Elle seule peut nous permettre, à
travers le temps et grâce à la confrontation des
modes et des civilisations les plus diverses, de bien déterminer
ce qui reste... lorsque tout a changé !
Il
reste l'homme, dans ce qu'il a d'essentiel, d'indémodable,
d'inaliénable. Il reste cette "sagesse des nations"
que vient corriger et transfigurer la Sagesse éternelle.
"L'étude, assure Montesquieu, a été
pour moi le souverain remède contre les dégoûts,
n'ayant jamais eu de chagrin qu'une heure de lecture ne m'ait
ôté" (31). - Heureux mortel ! ...
La
lecture comme clé du bonheur ? En nos temps de désespérance
et d'ignorance, ne serait-il pas judicieux de nous mettre à
l'école de Montesquieu ?
Gilbert
ZOPPI
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Notes :
1
- Qu'on songe, par exemple, au fameux parallèle ("Les
Caractères", chap. I) entre Corneille et Racine qui
fit, pendant des lustres, les délices de la critique et
le malheur des élèves !
2 - "Les Caractères", I,10. Il est bon de préciser
que lorsque l'auteur parle d'"art", il y inclut la
littérature. C'est ainsi qu'au siècle suivant,
Voltaire, dans son "Siècle de Louis XIV", intitule
"Des beaux-arts" son chapitre XXXII consacré
aux écrivains.
3 - Manifeste Dada de1918.
4 - Second manifeste du surréalisme (1930).
5 - Formule de Tertullien citée par Bossuet dans son "Sermon
sur la mort".
6 - Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur
Longin. Boileau annonce La Bruyère lorsqu'il écrit,
à propos de Ronsard et de quelques poètes latins
de l'antiquité tombés dans l'oubli : "Ils
n'avaient point attrapé dans ces langues le point de solidité
et de perfection qui est nécessaire pour faire durer et
pour faire à jamais priser des ouvrages".
7 - Jean Ousset écrivait en 1991 : "Or, en fait de
"pourriture", il faut avouer que le surréalisme
a été et demeure (même sans emploi de l'étiquette)
une des plus sûres formules de pourrissement que la France
ait connue. Et connaisse toujours" ("Permanences",
n° 281 - avril 1991).
8 - Le roman d'Alexandre (XIIème siècle), écrit
en vers de douze syllabes a donné son nom au vers "alexandrin".
Notons encore le roman de Troie qui s'étend sur quelque
30000 vers !
9 - Sophocle consacre une de ses tragédies aux malheurs
de Philoctète abandonné, comme Tristan, par ses
compagnons à cause d'une blessure qui dégageait
une puanteur insupportable. Quant à la lutte victorieuse
de Tristan contre un dragon qui dévorait les jeunes filles,
elle fait irrésistiblement penser à la légende
de Thésée et du Minotaure.
10 - Péguy, "Cahiers de la Quinzaine", article
"Courrier de Russie" (novembre 1905).
11 - Du Bellay, "Les Antiquités de Rome", sonnet
n° XXX.
12 - Corneille en a tiré Horace et Cinna, notamment, et
Bossuet une grande partie de son "Discours sur l'Histoire
Universelle".
13 - Notamment chez Sophocle et Euripide (Phèdre, Iphigénie),
Racine avait abondamment annoté l'Iliade et l'Odyssée.
Il en a tiré la tragédie d'Andromaque. Il connaissait
fort bien, aussi, l'histoire romaine (Britannicus, Bérénice,
Mithridate).
14 - Les oeuvres latines de Phèdre et celles du grec Esope
constituent la source essentielle du premier recueil des Fables
(1668). Quant à Molière, on sait qu'il a tiré
de Plaute sa comédie de "L'Avare".
15 - Condé venait d'assister à la représentation
de Cinna.
16 - "Le Siècle de Louis XIV", chapitre XXXII.
17 - Voltaire considère les "Provinciales" de
Pascal comme "le premier livre de génie qu'on vit
en prose" et s'exprime en ces termes à propos de
Bossuet : "Celui-ci, qui devint un si grand homme"
(Ibid.)
18 - Ibid.
19 - Alfred de Vigny : "Moïse" ("Poèmes
antiques et modernes"); "Le Mont des Oliviers"
("Les Destinées")- Hugo : "La Conscience"
et "Booz endormi" ("Légende des Siècles").
20 - La fleur se dit "flos" en latin et "anthos"
en grec. Quant au verbe "legere" (en grec "Legein"),
il implique l'idée de choisir, de cueillir. On peut proposer
le mot "collection" mais surtout pas le terme affreux
de "compilation" qui exprime exactement l'idée
contraire puisqu'il signifie, selon la définition même
du dictionnaire, "oeuvre sans originalité, composée
d'emprunts" !
21 - Préface de "Manon Lescaut" (1731).
22 - "Les Fleurs du Mal", "Spleen et idéal",
poème LIII.
23 - Préface des "Contemplations".
24 - Montaigne, "Essais", I-26.
25 - "Courrier de Russie".
26 - "Propos sur l'Education" : "...c'est en lisant
qu'on s'instruit", ajoute l'auteur.
27 - Cinémato-graphe, littéralement : "qui
écrit le mouvement".
28 - Article "Défense des Lettres", in Mercure
de France.
29 - Bossuet, "Sermon sur l'Ambition" (1662).
30 - "Recueillement" ("Nouvelles Fleurs du Mal"
- 1866).
31 - Montesquieu, "Cahiers".
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