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Histoire et Mémoire... (1/2)

" Je crois pour comprendre et je comprends pour croire "
(Saint Augustin)

Histoire et mémoire (1/2)

La télévision est friande de documentaires historiques, en particulier Arte, chaîne de la culture et de la connaissance. En les regardant, on est obligé de constater que les réalisateurs confondent trop souvent histoire et mémoire. Cette erreur est grave et constitue une véritable régression.

L’histoire se veut objective, sans parti pris. Elle est un savoir et nécessite, de ce fait, une recherche critique. Expliquer le passé pour mieux comprendre le présent, et donc mieux préparer l’avenir, est l’une de ses missions. Car l’homme est un héritier. Il est, qu’il le veuille ou non, marqué par son passé, par son environnement.

Ecrire l’histoire est une tâche particulièrement ardue, car il s’agit d’avoir une approche totale d’un événement passé. L’historien est donc souvent conduit à se faire psychologue, sociologue, économiste, etc. Il est, en quelque sorte, un détective du passé. Il dit comment les faits se sont exactement déroulés et il en explique les causes. Pour cela, il compare les données dont il dispose (archives, témoignages, découvertes archéologiques, etc.), les interroge, les recoupe, fait preuve d’esprit critique, ne prend rien pour argent comptant. Comme pour une enquête de police, tout doit être vérifié, surtout les témoignages, qui sont considérés, en histoire, comme des données peu fiables.

Cette recherche de la vérité historique est d’autant plus difficile que l’histoire des hommes est complexe, que rien ne s’explique par une seule cause. D’autre part, les traces laissées par les périodes passées sont souvent lacunaires, ce qui conduit l’historien à introduire entre les documents des hypothèses implicites, pour satisfaire son besoin de cohérence. A l’inverse, les sources peuvent également être trop abondantes et trop proches dans le temps (cas du XXe siècle). L’historien a alors encore plus de mal à prendre du recul, car, comme tout homme, il n’est pas parfait et accompagne sa contemplation du monde historique de ses passions (amour ou haine pour tel personnage ou pour telle époque), ce qui fausse son jugement.

En outre, la réalité historique est difficile à appréhender du fait que les événements sont, en bonne partie, le fruit de la décision des hommes et de leur liberté. Nul n’est un rouage social. Combien d’événements ayant changé le cours de l’histoire humaine ne sont pas liés à une grande cause, mais à la décision ou l’absence de décision d’un homme pour des raisons tout à fait mineures (il était malade ce jour là, absent, têtu et donc n’a pas voulu revenir sur sa décision, etc.). C’est pourquoi, les «causes», en histoire, ne sont pas toutes, et de loin, du même type que celles des sciences de la nature. En histoire, comme dans toute science humaine, il ne s’agit pas seulement d’expliquer, mais de comprendre.

Or, en remplaçant subrepticement l’histoire par la mémoire, on ne cherche plus la vérité : on veut manipuler. En effet, l’histoire tente de décrire la réalité dans sa totalité, se veut objective, alors que la mémoire est une vision subjective du passé. Elle sert la fidélité à une cause. Elle a tendance à ne considérer un événement ou une période qu’à partir d’un seul point de vue, en faisant croire qu’il s’agit de la vérité totale. Le remplacement de l’histoire par la mémoire est donc une régression vers l’époque antérieure à Hérodote, avant la naissance de l’histoire comme réflexion sur le passé réel. Les Anciens concevaient l’histoire comme une forme de littérature, et les soucis d’exactitude, ou les scrupules méthodologiques, ne les préoccupaient guère. Bien souvent, elle servait de justificatif idéologique à telle ou telle entreprise contemporaine comme on le voit, par exemple, chez Tite-Live, dont l’œuvre est une exaltation assez peu objective de la grandeur romaine.

Or, il en est de même aujourd’hui. La mémoire est instrumentalisée.

Jean-Pierre Marie

(à suivre)


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