
L'image animée a un effet généralisateur et grossissant. C'est une évidence que l'on peut constater chaque jour, en regardant la télévision ou en allant au cinéma. Il suffit, également, d'écouter les gens parler des films ou des émissions qu'ils viennent de voir. On ne rencontre pratiquement jamais un médecin dire du bien de telle ou telle émission médicale, un policier apprécier les téléfilms ou films policiers, un magistrat ne pas critiquer vigoureusement les émissions qui traitent de problèmes de justice. Chacun, dans sa spécialité, estime que l'image que donnent de leur profession le cinéma ou la télévision est fausse.
Il suffisait de lire ou d'écouter les commentaires sur la nouvelle série de France 2, «La crèche», des personnes qui travaillent dans des crèches, pour comprendre qu'il est extrêmement difficile de mettre en images un milieu professionnel, une activité, un métier, quel qu'il soit. Chacune d'elles y allait de sa critique, assurant ne pas reconnaître ses faits et gestes quotidiens, que l'on ne s'occupait pas ainsi des enfants, etc. Et l'on sentait bien que tous et toutes étaient choqués de la manière dont ils étaient mis en scène.
Car l'image a cette caractéristique (que n'a pas l'écrit) de grossir exagérément les traits. Si un film met en scène un avocat alcoolique ou peu scrupuleux, on aura l'impression que tous les avocats abusent de la dive bouteille et sont malhonnêtes. C'est ce que l'on peut appeler l'effet loupe : à partir d'un cas isolé, l'image a pour effet de généraliser ce cas et de l'étendre à tous les individus de cette catégorie.
Mais une chose est de ne pas se reconnaître dans la description que peut faire de son métier un film ou une émission de télévision, une autre est de se sentir directement attaqué, et injustement encore, par une émission. C'est ce qui vient de se produire avec un reportage récent de «Envoyé spécial», intitulé «Meurtrières par amour», qui affirmait, à longueur de document, que 25% des morts subites du nourrisson seraient dues à une pathologie qui affecte les mères et que l'on appelle savamment «le syndrome de Münchhausen par procuration». Ce qui signifie, en termes plus simples, que ce sont les mères (atteintes d'un sorte de frénésie médicale, où, pour que l'on s'occupe d'elles, elles font croire que leur enfant est atteint de toutes les maladies possibles et imaginables) qui ont tué, d'une manière ou d'une autre, leur bébé, donc que la mort du nourrisson n'est pas subite, mais qu'elle a été volontairement provoquée.
On imagine sans peine l'affolement dans les familles, déjà fort éprouvées par ce drame. On imagine que, sans penser à mal, le mari, la famille, les amis vont se mettre à soupçonner la malheureuse mère qui a eu l'infortune de vivre la tragédie de la mort brutale et inexpliquée de son bébé et qui, de victime, est bientôt transformée en bourreau. Tout cela par le simple fait qu'un journaliste a affirmé, et même martelé à de nombreuses reprises, devant des millions de téléspectateurs, une chose énorme, qui, non seulement n'est pas prouvée, mais surtout qui est aujourd'hui contestée par quasiment tout le monde.
Heureusement, le tintamarre que cela a fait dans la presse, et même à la télévision, devrait remettre un peu les pendules à l'heure. Mais on demeure confondu devant une telle irresponsabilité des journalistes qui semblent ignorer tout simplement la formidable influence de l'image animée sur la sensibilité des spectateurs, donc le formidable pouvoir qu'ils ont entre les mains. On demeure confondu que personne n'ait songé à filtrer, à vérifier les informations, à juger de leur impact sur le public, à estimer les dégâts que de telles informations pouvaient entraîner chez des gens déjà affaiblis par un drame personnel, à savoir la perte d'un bébé.
Non ! Personne ne peut ou ne veut agir ainsi, car cela veut dire censurer. Pourtant, la liberté n'a de sens que si elle va de pair avec le sens de la responsabilité. Un sens qui semble peu répandu chez les hommes et les femmes de télévision !