Le public se rue sur les bandes originales.
On vend le groupe ou le compositeur avant le film. La musique déferle d'abord sur les ondes puis résonne dans les salles. On se bouscule davantage devant les bacs de disquaires qu'aux guichets des cinémas. Cette invasion musicale serait-elle due à une grave indigence scénaristique ?

«La tendance nous vient tout droit des Etats-Unis», analyse Raymond Lefèvre, président du Festival international de cinéma jeune public de Laon.
La 19e édition de cette manifestation, qui vient de se terminer, était précisément consacrée au thème musique et cinéma. «En Amérique, la musique fait partie intégrante du contrat avec les studios. Elle est le meilleur support commercial d'une réalisation». Et balancer un morceau dans l'air du temps permet en effet de masquer une panne d'inspiration.
Le phénomène de «la musique avant toute chose» pour le cinéma commercial s'ancre en France depuis quelques années. Pas de succès pour «Le grand bleu» sans la BOF planante d'Eric Serra, pas de réelle sympathie aux héros de «Taxi 2» sans la saturation rap de la bande son. Un bon moyen pour attirer un public. Qui ne date pourtant pas d'aujourd'hui.

«En fait, on en revient aux années 30, où la promotion d'un film se faisait déjà par la musique», constate Raymond Lefèvre. «En 1929, date des "Trois masques", premier film sonore français, on entendait l'intégralité des chansons à l'écran. Les spectateurs allaient au cinéma pour les airs chantés».
Présente dès la naissance du cinéma, la musique a suivi son évolution. Le 28 décembre 1895, les images mobiles des frères Lumière furent accompagnées par un piano Gavot.
Le muet a tout de suite meublé le silence. Buster Keaton exigeait un orchestre complet lors de la projection de ses aventures. Des musiciens s'étaient spécialisés pour jouer lors des séances. Tout a basculé avec l'arrivée du son imprimé sur pellicule. Fini l'accompagnement simple. La musique allait devoir s'inclure à part entière dans le déroulement de l'histoire, justifier sa place entre les dialogues ou au long d'un travelling.

Une musique désormais liée au septième art - «elle fait partie des conventions du genre, indissociable du western par exemple» - mais qui peut s'avérer discutable.
«Ça peut être le meilleur, avec Jaubert, Kosma et tant d'autres, comme le pire, en ce moment dans "Stalingrad" ! Je suis absolument opposé à la musique systématique. Elle devient omniprésente, gênant le spectateur, soulignant à gros traits les sentiments... Elle doit rester en situation ou en musique d'ambiance. On ne peut pas concevoir "Le troisième homme" sans la cithare, "La strada" sans l'air de trompette de Gelsomina. Mais j'ai horreur des scènes de tribunal où l'on entend des violons larmoyants !» La musique, nécessaire, ne doit pas étouffer un scénario. «Un film réaliste n'est pas un vidéo clip !», martèle Raymond Lefèvre.

Tout dépend en fait du génie du réalisateur qui saura placer cette musique dans la logique de son long métrage. Et de sa collaboration avec le compositeur. «"Alexandre Newski" reste pour moi un modèle. Eisenstein avait demandé à Prokofiev de visionner son film plan par plan et de composer en suivant le montage. Ce fut une réussite totale.
Récemment, le passage du baiser des escargots dans "Microcosmos" est aussi une formidable symbiose entre la musique de Bruno Coulais et l'image», remarque Raymond Lefèvre.

«Actuellement, grâce aux moyens techniques, ce n'est plus un problème de faire coller la musique à la scène filmée. Nous avons toujours de grands compositeurs.
Le tout est peut-être de se rappeler que la meilleure musique de film, c'est souvent celle que l'on n'entend pas !»

Frédéric Brun
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