Un an avant sa mort, en 1668, Rembrandt achève le retour du prodigue.
Admirable illustration de notre parabole. Je vous propose de le revoir dans votre coeur, ce tableau, de le relire. Et si l'en est besoin, après cette méditation, d'aller le retrouver, par exemple, dans le beau livre qu'y consacre le P. Baudiquey, et auquel j'emprunterai beaucoup.
L'espace de la toile est partagé en deux.
A gauche, les acteurs éclairés d'une forte lumière ; à droite les spectateurs.
A gauche le père et le fils prodigue.
A droite, les serviteurs et peut-être le fils aîné, dans l'ombre.
La lumière éclaire la scène de la réconciliation.
Les retrouvailles entre les hommes sont toujours éclairées d'une lumière d'en haut.
Ces deux, père et fils, ne forment qu'un : le père épaule le fils agenouillé. Ce fils, nous devinons qu'il vient de faire une longue route : pieds calleux, sandales abîmées, la poussière de la route farde le manteau. Comme un animal blessé, le fils vient se blottir dans les bras du père, à hauteur de son coeur dont il sent toute la chaleur, la miséricorde.

Son repentir est grand, son agenouillement sincère : c'est la condition du retour. Il s'abandonne entre les mains du père. Mieux, il se précipite à l'intérieur du père, comme pour en renaître. La scène est baptismale : le fils repenti sait qu'il lui faut renaître d'en haut. Le naufragé revient au port où il attend une nouvelle naissance. Il sait que du nouveau est possible, malgré le poids de ses fautes antérieures. Il ne désespère pas. Il croit en la possibilité d'une résurrection.

Il en va du reste de même pour le père. S'il avait désespéré, il n'aurait tout simplement plus attendu dans la veille le retour de son fils.
Cette espérance accomplie se lit dans le visage serein, et comme apaisé du père : mon fils était mort et il est revenu à la vie. Le père reconnaît l'enfant tant espéré : certes, l'attente a voûté le Père, rongé un peu ses yeux qui sont comme voilés ; mais elle a, en même temps, creusé le désir de l'homme pour un nouvel accueil.
Le père est prêt à réengendrer son fils, autrement dit à recréer une relation de père à fils. Les mains paternelles traduisent bien cette recréation, avec une main droite féminine et une main gauche masculine. Comme si le Père réunifiait en ses mains créatrices les principes masculin et féminin, Adam et Ève. Comme si ses mains étaient divines et invoquaient l'envoi de l'Esprit Saint sur cet enfant retrouvé.
Mains de bénédiction et d'invocation. Mains de protection et de relèvement. Mains imposées de la guérison qui vont restaurer des pieds blessés.
Ce tableau, c'est un corps à corps retrouvé entre le père et le fils. Le silence de l'oeuvre est un dialogue sans paroles qui rejoint le non-dit de l'Evangile pour mieux ouvrir à notre méditation et à notre propre expérience.

Ce tableau m'interroge. Qui suis-je ce matin ? Le père, prêt à accueillir comme un père ou comme une mère, le repenti qui ne demande qu'à renouer relation avec moi ? Ou le fils, la fille qui revient de bien loin pour se jeter aux pieds du père ? Peut-être suis-je, selon les circonstances, un peu les deux ?
A moins que je ne fasse partie de ces spectateurs, pour les uns ravis de ces retrouvailles de famille, pour les autres jaloux, à l'instar du fils aîné ? La peinture ouvre un espace à ma liberté intérieure.
D'autant que derrière le père, je peux voir le prêtre : Rembrandt n'a-t-il pas revêtu le père des vêtements liturgiques du grand prêtre au Temple de Jérusalem ?
La scène devient alors celle d'une confession, d'une réconciliation dont je peux moi-même aussi faire l'expérience : moi aussi, je peux me mettre à genoux pour me réconcilier avec Dieu, avec les autres et avec moi-même. Ce temps de carême y est propice.

P. Mestre,moine bénédictin

retour au sommaire