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Un siècle de cinéma par Marie-Christine d'André

Marie-Christine d'André collabore, depuis des années, au journal ROC, créé par Pierre d'André, son père, pour défendre un cinéma et une télévision de valeur. Elle a fondé, en 1994, sa propre agence de presse, Archivision, et travaille avec différents journaux, chrétiens ou non, auxquels elle fournit régulièrement des rubriques de cinéma et de télévision.
Cette analyse , en forme de bilan, a été publiée par la revue " Tu es Petrus ", bulletin du district de France de la Fraternité Sacerdotale Saint Pierre.

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Il y a cinq ans, on célébrait en grande pompe le premier centenaire du cinéma, créé en 1895 par les frères Lumière. Un siècle pendant lequel cet art neuf, cet " instrument providentiel ", comme le disait si bien Pie XII, dans son encyclique " Miranda prorsus ", a marqué de son empreinte notre civilisation.
A tel point que l'on a pu la qualifier de " civilisation de l'image ".
Car l'apparition du cinéma a radicalement modifié nos comportements, opérant une révolution plus importante encore que l'invention de l'imprimerie. En effet, l'apparition de l'image animée a fait naître un langage nouveau, qui a changé la manière même dont l'individu prend connaissance du monde extérieur.
Avant Gutenberg, on lisait, tout comme on a continué à le faire, certes de manière plus facile, après lui, mais en utilisant toujours le même moyen d'accès à la connaissance : la lecture. Le langage écrit, à partir des signes conventionnels et arbitraires qui sont ceux de l'alphabet, invite le lecteur à faire son chemin de l'abstrait vers le concret.
Avec l'image, c'est le processus inverse que doit faire le spectateur (ou le téléspectateur) : à partir du concret que lui offre l'image, le spectateur doit faire un travail d'abstraction pour comprendre ce que signifie cette image, toute sa symbolique, sa richesse et sa complexité. C'est cette complexité qui rend parfois si difficile la compréhension d'une uvre et, bien sûr, de la pensée de son auteur.

Pourtant, malgré cette difficulté, en moins d'un siècle, l'image a envahi notre vie quotidienne, par la photo, la télévision, le cinéma, les affiches dans les villes, etc. A telle enseigne que nul ne peut, dans nos sociétés développées, échapper durablement à l'emprise de l'image.
C'est dire s'il est capital que ces images soient de qualité et véhiculent des idées cohérentes et saines, et que ceux qui les reçoivent puissent le faire en ayant les moyens de les lire et de les comprendre dans toute leur complexité. C'est dire s'il est capital que les chrétiens soient présents dans ce domaine, qui est culturel avant d'être économique, comme le disait si bien Malraux, comme ils l'ont été, deux millénaires durant, dans tous les domaines culturels et artistiques, avec le talent et, souvent, le génie que l'on sait.

A l'aube du troisième millénaire, il n'est donc pas inutile de s'interroger sur la place des chrétiens dans cette civilisation de l'image, et, en particulier, dans cet art majeur qu'est le cinéma. Pourtant, un rapide coup d'oeil sur la production cinématographique actuelle (sans parler de la production télévisuelle), qu'elle soit française, européenne ou américaine, peut faire douter de l'influence réelle des chrétiens en la matière.
Les murs de nos villes se recouvrent trop souvent d'affiches de cinéma violentes, racoleuses et provocantes, et certaines bandes annonces heurtent à la fois la sensibilité, l'intelligence et le bon goût, pour que l'on puisse croire un seul instant que les chrétiens exercent une influence décisive sur le septième art. Triste constat, que l'on peut faire également dans de nombreux autres domaines, qui témoigne de la diminution de l'influence des chrétiens sur notre société.
Pourtant, un tel sujet mérite une analyse plus approfondie.

On peut d'abord commencer par se demander ce qu'est un cinéma réellement chrétien. Comme toute activité humaine, la question est de savoir si l'on doit qualifier de chrétien un cinéma qui s'affiche comme tel, ou bien un cinéma qui véhicule un esprit réellement chrétien, c'est-à-dire, pour être plus explicite, un cinéma qui est capable de traduire en images les grandes vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité, et qui entraîne le spectateur à y adhérer, le plus naturellement du monde.
En un mot, un cinéma qui témoigne d'une dimension plus grande et plus essentielle que la nôtre. A y bien réfléchir, cette définition est valable pour le cinéma chrétien, tout comme elle peut l'être pour toute autre organisation humaine, quelle qu'elle soit, comme pour les individus eux-mêmes.
Et, en prenant cette définition, on voit bien que faire le bilan d'un siècle de cinéma chrétien n'est pas aussi évident qu'il y paraît. Une fois encore, l'Eglise (qui a tant fait depuis Pie XII pour éclairer les chrétiens et le monde en la matière) est là pour nous guider.

En effet, à l'occasion du centenaire du cinéma, le Conseil Pontifical pour les Communications sociales a publié, en annexe d'un manuel pour apprendre " à lire le cinéma ", une liste des films qui ont marqué ce siècle. Comme toute liste de ce type, celle-ci est, bien sûr, subjective (les auteurs ne s'en cachent d'ailleurs pas), étant fondée sur des goûts personnels ou des sondages. 45 films ont ainsi été distingués, et répartis en trois grandes catégories : la religion, les valeurs et l'art. Distinction classique, la vérité, le bien et le beau, mais distinction un peu arbitraire, tant ces trois domaines se retrouvent souvent dans un même film.
Il suffit de citer quelques-uns des films de la première catégorie pour se convaincre de cette osmose : " Andreï Roublev " et " Le sacrifice ", d'André Tarkovski, " La passion de Jeanne d'Arc " et " Ordet ", de Dreyer, " Thérèse ", d'Alain Cavalier, " Ben Hur " de William Wyler, " Les onze fioretti de François d'Assise ", de Roberto Rossellini, " Le festin de Babette ", de Gabriel Axel, " L'Evangile selon saint Mathieu ", de Pier Paolo Pasolini, " Un homme pour l'éternité ", de Fred Zinnemann, etc. Toutes ces oeuvres sont à la fois d'une réelle beauté plastique, d'une belle épaisseur humaine et, bien sûr, d'une vraie dimension spirituelle. Seul " Monsieur Vincent ", de Maurice Cloche, ne nous semble pas, malgré ses qualités spirituelles et humaines, appartenir à la catégorie des oeuvres d'art, tandis que " Nazarin ", de Luis Bunuel, qui est un très grand film artistiquement parlant, est trop ambigu sur le plan spirituel pour être réellement considéré comme une oeuvre religieuse et chrétienne.

Cette distinction est tout aussi arbitraire pour les deux catégories suivantes, valeurs et art, tant il semble évident que, dans la catégorie des valeurs, " L'arbre aux sabots ", d'Ermanno Olmi, " Dersou Ouzala ", d'Akira Kurosawa, " Intolérance ", de D. W. Griffith, " Le décalogue ", de Krzysztoff Kieslowski, " La liste de Schindler ", de Steven Spielberg, " La vie est belle ", de Frank Capra, " Rome, ville ouverte ", de Roberto Rossellini, " Gandhi ", de Richard Attenborough, " Le voleur de bicyclette ", de Vittorio de Sica, " Sur les quais ", d'Elia Kazan, " Les charriots de feu ", de Hugh Hudson, " Les fraises sauvages " et " Le septième sceau ", d'Ingmar Bergman, " Au revoir les enfants ", de Louis Malle, sont à la fois des films exprimant des valeurs humaines exceptionnelles et des uvres d'une tout aussi exceptionnelle qualité artistique. Sans parler de la dimension spirituelle de " La vie est belle ", de " Gandhi ", de " L'arbre aux sabots " et des " Charriots de feu ".

Tout comme les oeuvres d'art (toujours selon cette liste du Conseil Pontifical pour les Communications sociales) telles " 2001, odyssée de l'espace ", de Stanley Kubrick, " La strada " et " Huit et demi ", de Federico Fellini, " Citizen Kane ", d'Orson Welles, " Metropolis " de Friz Lang, " Les temps modernes ", de Charlie Chaplin, " Napoléon ", d'Abel Gance, " La grande illusion ", de Jean Renoir, " Nosferatu " de W. F. Murnau, " La chevauchée fantastique ", de John Ford, " Le magicien d'Oz ", de Victor Fleming, " Les quatre filles du docteur March ", de George Cukor, sont également des oeuvres mettant en scène des personnages faisant preuve de belles qualités humaines.
On le voit, certains de ces films pourraient facilement figurer en même temps dans deux ou trois des catégories établies par le Vatican. Preuve, s'il en est que la beauté a toujours quelque chose à voir avec la vérité et le bien, même si certains aspects de quelques oeuvres d'art (on pense, par exemple, à des épisodes du " Décalogue ", de Krzysztoff Kieslowski) peuvent être contestables (scène érotique, violence excessive ou représentation un peu complaisante du mal) (voir note en bas de page sur la représentation du mal à l'écran). Un artiste est, en effet, quelqu'un de est porté par quelque chose de plus grand que lui, qu'il ne peut que chercher à travers toutes ses oeuvres d'art.
Ce qu'il cherche porte un nom, c'est l'absolu, c'est la transcendance.

On peut tout de même s'étonner que quelques films essentiels, tels " Le journal d'un curé de campagne " et " Le procès de Jeanne d'Arc ", de Robert Bresson, " Le dialogue des carmélites ", de Philippe Agostini et du Père Bruckberger, " Marcellin, pain et vin " (dans la version de Ladislao Vajda, bien avant celle de Comencini, qui lui est un peu inférieure), " La loi du silence ", d'Alfred Hitchcock, " La légende du saint buveur ", d'Ermanno Olmi, " Les dix commandements ", de Cecil B. De Mille, " La dernière marche ", de Tim Robbins, et bien d'autres encore, ne figurent pas dans la liste des films religieux. De même que " Elephant man ", de David Lynch, dans la liste des films prônant des valeurs humaine, ou " Les enfants du paradis ", de Marcel Carné, " Henry V ", de Kenneth Branagh, et tant d'autres dans celle des oeuvres d'art. Mais toute liste est nécessairement arbitraire ou incomplète et celle du Vatican a le mérite d'exister et d'être assez homogène et équilibrée, même si elle ignore (Kurosawa mis à part) les cinémas asiatique et africain.

On l'a dit, un cinéma authentiquement chrétien est un cinéma qui développe, d'une manière ou d'un autre, les trois grandes vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité.
Dans la liste du Vatican, la première de ces vertus, la foi, est au coeur des films appartenant à la première catégorie. Que ce soit " Andreï Roublev ", " Mission ", " La passion de Jeanne d'Arc " ou " Les onze fioretti de saint François ", etc. Dans la mesure où ces oeuvres mettent en scène des hommes et des femmes de Dieu, prêtres, religieuses ou peintre d'icônes, cela n'est guère étonnant. Des films comme " Ordet ", " Le sacrifice " ou " Ben Hur ", qui mettent en scène des laïcs, de hommes du peuple, la foi est également au coeur de l'intrigue.
Que ce soit la foi du héros de " Ordet ", qui ressucite, par la parole (" Ordet "), la jeune femme morte en couches, ou celle de la mère et de la soeur de Ben Hur, guéries de la lèpre, au moment de la mort du Christ en croix. De même, dans " Marcellino, pain et vin " (qui ne figure pas dans la liste du Vatican), c'est la foi du petit héros qui obtiendra la réponse finale à sa demande pressante de voir sa maman.

Illustrer le thème de la charité au cinéma, est, sans doute, la chose la plus aisée qui soit, tant il semblerait que ce soit, des trois vertus théologales, celle qui est le mieux acceptée par notre société laïque, même si c'est pour la réduire à sa seule dimension humaine, comme on peut le constater, notamment, avec le développement des actions humanitaires de toutes sortes.
Le meilleur exemple de l'illustration de la charité (et il ne figure malheureusement pas dans la liste du Vatican) est celui donné par " Elephant man ", de David Lynch. On se souvient que cette belle oeuvre met en scène un malheureux garçon qui est né, au siècle dernier, avec une tête d'éléphant, ce qui lui a valu d'être exhibé dans les foires. Dans ce chef-d'oeuvre, David Lynch plaide pour la dignité de tout individu, quelle que soit son apparence ou sa différence. Rarement le cinéma n'avait oeuvré de manière aussi directe pour la charité.
De la même manière " La dernière marche " de Tim Robbins, est un film dans lequel la charité est située au cur même de l'oeuvre, avec, en plus, une dimension éminemment spirituelle, puisqu'elle est prônée par une religieuse. Sur Helen Prejean accompagne jusqu'à la mort, un ignoble assassin qui a commi un crime aussi gratuit qu'abominable. Malgré le dégoût qu'elle a pour cet homme, en tout cas au début, elle parvient à l'aimer et à l'entraîner sur la voie du repentir. Tandis qu'elle fait de même avec le père d'une des malheureuses victimes sur la voie du pardon, le tout dans l'éblouissante lumière de la foi.

L'espérance est une vertu qu'il est difficile d'illustrer à l'écran, tant elle est intimement liée aux deux autres. Pourtant, il est un chef-d'oeuvre récent qui parle de l'espérance de manière admirable. Il s'agit du " Festin de Babette ", de Gabriel Axel, qui parle de ce qui n'a pas été accompli en ce bas monde et qui sera un jour accompli dans l'au-delà. C'est ce que dit sans ambage le ténor, qui se désole de ce que l'extraordinaire talent de chanteuse d'une des deux soeurs n'ait pu être connu du monde entier et soit resté confiné à la petite église de ce village reculé du Jutland : " Un jour, votre voix réjouira les anges ", dit-il à celle qui a renoncé à une brillante carrière. De même, pour tous les participants de ce festin mémorable cette certitude demeure que l'inaccompli sera nécessairement accompli un jour, mais ailleurs et autrement.

On pourrait également multiplier les exemples, de ces films qui parlent, par exemple, de la communion des saints, tels " Le dialogue des carmélites ", de Philippe Agostini et du Père Bruckberger, d'après un scénario de Georges Bernanos, où l'on voit la mère prieure, une femme au caractère trempé, offrir une agonie dans l'angoisse et la peur, pour aider sa jeune protégée, Blanche de la Force, dont elle connaît la fragilité et la peur de vivre et de mourir.
De la même façon, toute l'oeuvre de Krzysztoff Kieslowski, même si elle n'est pas estampillée chrétienne, est traversée par cette notion de communion des saints, au sens laïc du terme, c'est-à-dire ces liens qui unissent les êtres entre eux et de la responsabilité que chacun a envers les autres, même si celle-ci n'est pas transcendée par la foi et l'espérance.
C'est particulièrement marqué dans " La double vie de Véronique ". Dans ce film, deux femmes, qui ne se sont jamais rencontrées, se ressemblent étrangement et ont la même malformation cardiaque. Lorsque la première meurt, à des milliers de kilomètres de là, la seconde est réveillée en pleine nuit par une angoisse mystérieuse. Malgré deux scènes érotiques, cette oeuvre magnifique témoigne d'une authentique dimension spirituelle.
" Une autre femme ", le très beau film de Woody Allen, qui met en scène une femme qui entend, sans l'avoir cherché, les confidences d'une autre femme à son psychanalyste, parle également de ces liens mystérieux qui se tissent entre les hommes, qu'ils se connaissent ou non. Dans ce film (l'un de ceux de Woody Allen qui ne soit pas une comédie), on pouvait penser que le cinéaste, en véritable artiste qu'il est, se trouvait au bord de la transcendance.

Enfin, " La légende du saint buveur ", d'Ermanno Olmi, est une magnifique parabole sur la miséricorde divine et l'humilité. Un clochard a reçu un gros billet, donné par un mystérieux inconnu dans la rue(qui se réclame de sainte Thérèse), à la condition qu'il aille rapporter cet argent à la sainte, dans l'église Sainte-Marie-des-Batignolles. Mais, jour après jour, alors que le clochard veut respecter son engagement, il en est chaque fois empêché par différents événements. Cette réflexion sur la pauvreté est une parabole qui nous rappelle que " tout est grâce pour les humbles ".

De la même façon, dans " Une histoire vraie ", de David Lynch, le héros qui marche avec difficulté, entreprend un voyage de plus de six cents kilomètres sur sa tondeuse à gazon, afin d'aller se réconcilier avec son frère, avec lequel il est brouillé depuis plus de dix ans et qui vient d'être victime d'une attaque. Le temps presse, pour l'un comme pour l'autre, et, à l'approche de la mort, c'est un véritable pèlerinage de purification qu'entreprend le héros. Film sur le pardon, " Une histoire vraie " est également un film sur l'humilité et l'attente sereine de la mort.

Il est intéressant de constater que tous les cinéastes dont nous venons de parler, que ce soient les cinéastes distingués par le Vatican ou les autres, ne sont que très rarement des hommes qui se réclament officiellement du christianisme, tel Carl T. Dryer, Andreï Tarkovski ou Ermanno Olmi.
Pour la plupart, ils sont athées (et même marxistes), tel Pasolini ou simplement agnostiques, tel Kieslowski et Alain Cavalier.
Or cela ne les a pas empêchés, bien au contraire, de réaliser des oeuvres religieuses de la qualité de " L'Evangile selon saint Mathieu ", pour Pasolini, de " Un homme pour l'éternité ", pour Fred Zinnemann, ou du " Décalogue ", de Krzysztoff Kieslowski. Quant à " Thérèse ", d'Alain Cavalier, sans être à proprement parler une oeuvre chrétienne, bien qu'elle fasse référence explicitement à sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (d'ailleurs Alain Cavalier récusait l'appellation film chrétien, au point d'avoir intenté un procès à Antenne 2, pour empêcher la diffusion de son film avant un débat sur le sujet), c'est une oeuvre d'art qui, par la magie de l'art a permis à son réalisateur d'atteindre, par son interrogation même sur cette sainte et sur la spiritualité, une dimension qui le dépasse, c'est-à-dire la transcendance.
Certes, " sa " Thérèse a surpris bien des chrétiens, mais son personnage semble tellement illuminé de l'intérieur par la joie de l'amour, que l'on peut dire qu'Alain Cavalier a réussi, grâce à l'art, à percer une partie du mystère de la sainteté, même si c'est la manière dont un agnostique appréhende cette intimité mystérieuse avec Dieu que l'on appelle la sainteté Quant on regarde le visage de sa jeune héroïne, on comprend immédiatement que quelque chose de plus grand qu'elle l'habite à chaque instant. Et l'artiste n'a pas besoin pour cela de la montrer en prière, c'est son sourire tout entier qui nous dit que la prière l'imprègne totalement, qu'elle n'est que prière, joie et amour.

Tout cela démontre, s'il en était besoin, qu'un authentique artiste est toujours, d'une manière ou d'un autre, qu'il en ait conscience ou non, en relation avec la transcendance, avec le mystère de l'au-delà, avec ce qui le dépasse de manière radicale. Et un artiste, qui vit dans un pays pétri de culture chrétienne (on pense à Pier Paolo Pasolini, dont la mère était très pieuse et qui a joué le rôle de la Vierge au pied de la Croix, dans le film de son fils), ne peut qu'être imprégné de cette transcendance, qu'il cherchera à travers son uvre d'art, même et surtout si c'est par des chemins détournés.

Et c'est, sans doute, là qu'il faut voir l'influence réelle des chrétiens sur le cinéma d'aujourd'hui. Quand un homme comme Tim Robbins adapte au cinéma le livre de sur Helen Prejean, " La dernière marche ", c'est d'abord, pense-t-il, parce que c'est un formidable plaidoyer en faveur de l'abolition de la peine de mort qu'il pourra mettre en scène, même s'il est touché profondément par cette belle histoire authentique.
Seulement, en véritable artiste, Tim Robbins est porté par quelque chose de plus grand que lui, et son film devient une magnifique histoire de pardon et d'amour chrétien, dans lequel le spirituel dépasse largement l'aspect purement humain de la peine de mort et de la réconciliation. Porté par son sujet (et, qui sait, emmené là où il n'avait peut-être pas l'intention d'aller), Tim Robbins a réalisé une oeuvre authentiquement chrétienne, avec des dialogues et des scènes d'une haute tenue spirituelle.

De même, un artiste comme Krzysztoff Kieslowski (qui a avoué un jour sur le plateau de Bernard Pivot que si Dieu existait, Il était en train de dormir !) s'est attaché à étudier la manière dont on peut interpréter aujourd'hui les dix commandements.
Et il a réalisé " Le décalogue ", un somme de dix films, chacun illustrant un des dix commandement, sans référence directe à Dieu et à l'histoire du peuple juif, mais tous d'une vraie dimension humaine et parcourus de ce que l'on peut appeler une interrogation sur le sens de la vie et sur la relation à l'autre.

En réalité, il semblerait que tout se passe comme si, les chrétiens n'avait pas réellement investi le domaine du cinéma (malgré les injonctions de différents papes, à commencer par Pie XII ou Jean-Paul II).
On peut d'ailleurs se poser la question du pourquoi de cette absence.
Où sont les talents chrétiens ? Se sont-ils épuisés dans des divisions internes, dans des luttes de chapelle ? Ou bien se sont-ils perdu dans le stérile rejet de notre société actuelle, avec ses errances et ses excès ?
A force de s'enfermer dans une attitude purement critique, les chrétiens n'ont-ils pas oublié d'être des acteurs de cette société et de travailler à la féconder et à l'évangéliser, que ce soit par l'art ou par tout autre moyen à leur portée ?

Faute d'artistes authentiquement chrétiens dans le cinéma, il semblerait que ce soit à la culture chrétienne, qui imprègne encore notre société, que revienne le privilège d'exercer cette influence sur tous les artistes.
Aujourd'hui, c'est individuellement que les artistes retrouvent des vérités que les chrétiens ne savent plus vraiment transmettre avec les moyens modernes mis à leur disposition.
Car, s'il existe une vérité, quelle qu'elle soit, un artiste, qui est quelqu'un par nature exigeant et rigoureux, ne peut que tenter de s'en approcher, par les moyens à sa disposition, c'est-à-dire par son art.

Un des plus beaux exemples a été donné récemment par David Lynch, avec " Une histoire vraie ", sans doute son film le plus lumineux, le plus évident et le plus simple, qui raconte une histoire de réconciliation et de pardon, au cours d'une sorte de voyage initiatique fait par un veillard, à l'approche de la mort.
Que l'un des cinéastes les plus provocateurs et les plus à la mode qui soit (on lui doit entres autres " Dune ", " Blue velvet ", " Sailor et Lula ", " Lost Highway ") puisse devenir un cinéaste aussi simple et comme effacé humblement derrière son sujet ne laisse pas d'étonner.
Mais ce qui est plus étonnant encore, c'est de constater que cette oeuvre magnifique est authentiquement d'inspiration chrétienne, non seulement à cause de son thème (le pardon des offenses), mais surtout à cause de cette sorte d'aspiration vers un au-delà, vers une transcendance, qui est exprimée à travers les images, et, surtout, à travers le style cinématographique de l'artiste.

Pie XII disait déjà, dans les années 50 : " La majorité (des gens) qui sont au fond de leur esprit sains et bons, ne demandent pas autre chose au film qu'un reflet du vrai, du bien, du beau; en un mot un rayon de Dieu (...) afin que l'image de Dieu, imprimée dans leurs âmes, brille toujours nette dans les pensées, les sentiments et les uvres inspirées (...) "

En reprenant la célèbre distinction du Père Marie-Dominique Philippe entre art sacré et art chrétien, on peut dire que l'art chrétien, s'il n'est plus aussi vivace, aussi flamboyant qu'autrefois, survit tout de même grâce à des artistes, tels David Lynch ou Tim Robbins, qui par leur interrogation sur le sens du sacré, parviennent à s'approcher de la transcendance.
A l'heure où l'on se bat pour défendre nos particularités culturelles et économiques dans le secteur du cinéma, il n'est pas inutile de rappeler que le christianisme continue toujours d'exercer son influence dans ce secteur artistique, même si c'est de manière indirecte.
En tout état de cause, et avant de voir à nouveau surgir des cinéastes authentiquement chrétiens, nous pouvons, chacun à notre place, nous révéler des spectateurs authentiquement chrétiens en soutenant les uvres de valeur et en évitant d'assurer le succès des oeuvres de destruction.

On ne se lassera jamais de rappeler la célèbre phrase de Pie XII " le ticket d'entrée au cinéma est un bulletin de vote ". C'est peut-être de cette manière que l'on pourra susciter des vocations de cinéastes ou de téléastes chez les jeunes.

Marie-Christine d'André
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C'est encore Pie XII qui, dès 1955, lors d'un discours prononcé à l'occasion de l'audience accordée aux représentants de l'industrie italienne du cinéma, a défini, de manière magistrale, comment devait se faire la représentation du mal à l'écran.
"Un film idéal peut-il donc prendre (le mal) comme objet ? (...) Il est naturel de donner une réponse négative à une telle demande, lorsque la perversité et le mal sont présentés pour eux-mêmes :
si ce mal représenté est approuvé, au moins de fait;
s'il est décrit sous des formes provocantes, insidieuses, corruptrices;
s'il est montré à ceux qui ne sont pas en état de le dominer et de lui résister.

Mais quand il n'y a aucun de ces motifs d'exclusion; quand le conflit avec le mal, et même sa victoire temporaire, sert, par rapport à tout l'ensemble, à faire comprendre plus profondément la vie, sa bonne direction, le contrôle de sa propre conduite, à éclairer et consolider le jugement et l'action; alors une telle matière peut être choisie et mêlée, comme contenu partiel, à l'ensemble de l'action.
Le film est à juger selon le critère qui doit régir toute uvre artistique analogue : la nouvelle, le drame, la tragédie et toute oeuvre littéraire."


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