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100 ANS DE CINEMA en 1999...

NOTES SUR LE CINEMA ET LA TRANSCENDANCE

La perception, de la part du cinéma, de sa capacité à exercer une attraction sur les foules n'a pas été immédiate, mais elle est apparue avec le temps, comme le résultat d'une série de notions acquises progressivement. Lorsque cela s'est réalisé, s'est imposée dans le même temps l'industrie cinématographique qui, depuis la seconde décennie du siècle, a eu son principal centre de propulsion à Hollywood. D'autres centres de production cinématographique ,situés dans la vieille Europe, se sont développés selon des critères alternatifs par rapport à ceux prédominants dans l'industrie cinématographique américaine.

Le cinéma européen, dans ses formes les plus avancées, choisit comme champs d'action la confrontation avec les autres arts, entendus comme formes privilégiées de la culture moderne. Dans les années vingt, on assiste en France au phénomène du cinéma d'avant-garde, proche du mouvement surréaliste ; dans la même période, le cinéma expressionniste connaît un essor en Allemagne ; en Russie, Sergei Eisenstein et d'autres metteurs en scènes donnent naissance à un style original, qui marquera une étape importante dans l'évolution du langage et de l'art du cinéma.

Industrie cinématographique et cinéma d'art semblent, du moins en théorie, prendre des voies différentes, même si la situation réelle est beaucoup plus complexe et contradictoire que ne le laissent apparaître ces notes hâtives. Prenons par exemple le cas de Fritz Lang, qui après avoir réalisé en Allemagne quelques-uns des chefs-d'uvre du cinéma expressionniste, s'est transféré à Hollywood, où il a réussi à allier les exigences de son style personnel à celles de l'industrie cinématographique.

Depuis ses origines, le cinéma s'est toujours efforcé de traiter, outre les thèmes déjà utilisés par les formes plus évocatrices de la lecture et du spectacle populaire (récits d'aventure, drames passionnels, situations comiques, ...) également des thèmes plus sérieux sur le plan culturel (biographies de personnages historiques, adaptations de grands chefs-d'oeuvre de la littérature et du théâtre classique ...) , parmi lesquels les récits tirés des pages de la Bible et principalement la Passion de Jésus, qui fut l'un des premiers sujets à être portés à l'écran, dans la lignée des Représentations Sacrées populaires qui remontent au Moyen-Age, et dont la tradition a été conservée dans certains lieux, (comme Oberammergau en Bavière) jusqu'à nos jours. Les premières " passions " constituent un chapitre important de l'histoire du début du cinéma . Un spécialiste en a recensé plus de cinquante, réalisées avant 1915.

Mais il est évident que de tels arguments, confiés aux ressources de l'industrie cinématographique (qui n'a jamais cessé de les reproposer, au cours des décennies suivantes, en ayant recours à des moyens spectaculaires toujours plus grandioses), ne peuvent obtenir des résultats qu'en partie satisfaisants. En effet, à la grandeur du spectacle ne correspond pas toujours l'approfondissement qui convient, qui ne peut être obtenu que par une connaissance adéquate des ressources de l'art. Cela s'applique à tant de films qui ont été réalisés sur la figure de Jésus, sur d'autres personnages de la Bible, sur les premiers martyrs chrétiens ...

Toute la production cinématographique de ce genre, très abondante, est en général caractérisée, en ce qui concerne l'aspect visuel, par un goût olèographique (que les français appellent saint-sulpicien) et qui, s'il rencontre l'approbation immédiate des personnes simples, fait froncer les sourcils de ceux qui ont un goût raffiné, et a souvent provoqué la réaction indignée de ceux qui ont voulu voir dans ce genre de spectacles une spéculation sur des thèmes religieux, réalisée dans un but avant tout commercial.

Pour éviter le piège de l'oléographie, divers auteurs de cinéma, dotés d'un style personnel, ont préféré aborder des thèmes religieux, en particulier le drame de la Rédemption, en ayant recours à des représentations indirectes de la passion de Jésus. Des figures imaginaires de prêtres, généralement tirées d'oeuvres littéraires existant déjà, ont été portées à l'écran de façon à montrer l'actualité constante de la Passion, conformément aux paroles : " Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde ". Jésus soufre, par personne interposée, dans la figure d'un prêtre, qui s'applique à sa vie l'antique axiome :Sacerdos alter Christus.

On peut rappeler, à ce sujet, des films comme Dieu est mort (the fugitive, 1947) de John Ford, Le journal d'un curé de campagne (1950) de Robert Bresson et Nazarin (1958) de Luis Bunuel. Alfred Hitchcock a suivi lui aussi cette même ligne dans son film La loi du silence (I confess, 1953) . Les dates rapprochées de ces films indiquent qu'il y a eu une période durant laquelle les productions cinématographiques de ce genre ont été particulièrement en vogue.

A ce stade, nous pouvons nous demander de quelle façon de manifeste la transcendance du cinéma. Est-ce dans les films spectaculaires destinées aux masses, qui traitent des sujets bibliques, christologiques ou hagiographiques, et qui relatent des interventions divines miraculeuses, en faisant un ample usage d'effets spéciaux ?

Ne serait-il pas plus juste de chercher des traces de la transcendance en ayant recours dans des films qui fuient l'extraordinaire du point de vue spectaculaire, et qui recherchent au contraire l'extraordinaire dans l'ordinaire, le divin dans l'humain, le miraculeux dans le quotidien ? Peut-on atteindre la transcendance en ayant recours à une narration cinématographique de type réaliste, qui présente les faits dans leur objectivité dépouillée ?

Ou bien ne serait-il pas plus juste de penser que la transcendance se manifeste dans le cinéma à travers l'utilisation indirecte et allusive du langage symbolique, plutôt que dans la simplicité d'une narration réaliste ? La transcendance, qui est d'une certaine façon toujours présente dans les films animés par le souffle de l'inspiration poétique, peut être également traitée de façon convaincante par des films de bonne facture artisanale, qui ne comptent pas nécessairement parmi les chefs d'uvre de l'art cinématographique ?

Jusqu'à quel point les convictions intimes de celui qui réalise un film entrent-elles en compte dans ce genre de thèmes ? En d'autres termes, est-il nécessaire d'avoir le don de la foi pour pouvoir faire un bon film sur un thème religieux ? Tout au long de ses cent ans d'histoire, le cinéma a été marqué par le désir d'atteindre la transcendance, ce qui rend les films dignes d'être étudiés par ceux qui s'interrogent sur le rôle de la religion dans le cadre de la culture contemporaine . A ces auteurs déjà connus, appartenant à divers milieux d'Europe occidentale, s'ajoutent les noms d' Andrej Tarkovsky et de Krisstof Kieslowski, provenant ,de façon significative, d'Europe de l'Est , tandis que n'a jamais cessé d'oeuvrer dans ce sens le vétéran portugais, Mano de Oliviera.

Il n'est pas possible, dans le cadre de cette brève réflexion, de poursuivre cette énumération, à laquelle devait s'ajouter d'autres noms. On ne peut manquer de penser aux personnages de tant de films, surtout des femmes, représentées sur l'écran par d'intenses premiers plans, des personnages à la limite entre l'humain et le surhumain, saisis dans l'acte de se dépasser eux-mêmes. Le cinéma a vraiment beaucoup contribué à exprimer des sentiments qui partent de l'âme et qui arrivent à l'âme. A travers des images qui se voient et qui se sentent, le cinéma, lorsqu'il est en état de grâce, réussit à rendre perceptible ce qui ne peut être ni vu, ni senti.

Certains metteurs en scène ont su contempler les phénomènes de la nature et de la vie de l'homme qui s'en est développée, avec une attitude d'observateurs détachés et en même temps en y participant, de façon à saisir le sentiment d'unité supérieure qui anime l'univers crée. Prenons par exemple les célèbres " documentaires " de Robert Flaherty. D'autres metteurs en scène , comme Joris Ivens, ont su capter avec leur caméra les moments les plus significatifs de la lutte de l'homme pour conquérir des conditions de vie plus conformes à sa dignité. Il y eut une période du cinéma italien, que l'on appelle néo-réalisme, au cours de laquelle divers cinéastes semblaient être en compétition pour saisir dans le quotidien de la vie de l'homme, immergé dans les conditions les plus humbles et les plus difficiles, des traces d'une dimension spirituelle d'autant plus authentique que voilée par un instinct de pudeur.

Les noms de Roberto Rossellini, Vittorio de Sica, Michelangelo Antonioni, Federico Fellini, Pier Paolo Pasolini, et d'autres encore ont fait le tour du monde avec leurs films admirés partout. Avec les grands écrivains et artistes des siècles passés, ils peuvent être considérés comme les ambassadeurs, au près des autres cultures, d'une vision du monde empreinte de valeurs humaines et chrétiennes.

D'autres films, provenant d'autres milieux culturels, se réfèrent à un ordre de valeurs différent, qui a toutefois une certaine affinité avec la culture chrétienne, comme , par exemple, ceux qui puisent dans les ressources spirituelles des civilisations antiques d'Orient. On ne peut manquer, dans les limites de cette brève réflexion, de fair e référence aux films de l'Indien Satyajit Ray et à ceux du japonais Yasujro Ozu, riches d'observations intimistes, qui, aux yeux d'un chrétien, manifestent les traits des vertus que les Pères de l'Eglise, les relevant dans les oeuvres des auteurs païens , définissaient NATURALITER CRISTIANAE.

Il s'agit de films qui ne se contentent pas d'aborder le thème des valeurs en se limitant uniquement au contenu, dans un but de propagande ou d'édification, mais qui imaginent chaque fois des façons d'approcher une réalité qui se manifeste extérieurement, à travers des traces ou des indices qui, correctement interprétés, conduisent à la découverte d'un monde intérieur, riche en spiritualité. On pourrait faire la même observation à propos d'autres films qui manquent souvent de moyens techniques et financiers, mais qui ont une inspiration poétique et un contenu humain très riches, comme les films d'Amérique latine, d'Afrique ou du Moyen-Orient. Le récent cinéma chinois montre également des signes intéressants dans ce sens.

Il y a ensuite toute la production du cinéma que l'on appelle indépendant. Libéré totalement ou en partie des exigences de l'industrie du spectacle, ce cinéma évolue en harmonie avec les formes les plus avancées de la culture et de l'art actuels et, à leur instar, montre le profond malaise spirituel dont souffre l'homme de nos jours . C'est dans ce contexte que se placent des phénomènes typiques du cinéma moderne, empreint de phénomènes métalinguistiques, absorbé par le soucis de vérifier et de redéfinir les procédés sur lesquels se fonde son nouveau langage. Cela va de la fin de la NOUVELLE VAGUE française aux formes moins conventionnelles du nouveau cinéma américain, né sur la côte atlantique, en opposition avec la vieille Hollywood.

C'est également sur ces phénomènes que s'étend le vaste horizon de la transcendance, qui paraît parfois sillonné par les nuages sombres annonçant la menace d'une Apocalypse, tandis que l'approche non conventionnelle utilisant des matériaux dérivant de l'imaginaire religieux collectif soulève des interrogations inquiétantes et même irritantes sur le rôle de la religion dans le monde contemporain. Face à des produits cinématographiques qui manifestent ce genre de problèmes, on a assisté, notamment récemment, à des levées de boucliers de la part de ceux qui se sont sentis menacés dans leurs propres convictions. On peut se demander si, dans des cas semblables, répondre à la clameur encore plus forte est une mesure appropriée d'autodéfense.

Le cinéma est une forme de culture désormais universellement acceptée, même dans ses manifestations provocatrices, elle exige des réponses modérées et articulées... Mais peut-être que bien avant de demander des réponses, ce cinéma attend tout simplement d'être compris...

 

P.Virgilio Fantuzzi, S.J
Professeur de l'Université pontificale grégorienne
Auteur de la " Civilisation catholique "


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