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INTRODUCTION AU PSAUTIER
Les psaumes font chanter les créatures.
"Venez, soleil, lune, étoiles qu'il a semées dans le firmament ; venez, froidure et lumière, montagnes et vallées, mers et fleuves, plantes et fleurs, venez et exaltez celui qui vous a créés. O mon Dieu, je vous aime tant que je désire que toute la terre vous adore et vous loue : Omnis terra adoret te et psallat tibi ! Toute la louange de la création remonte, par nos lèvres, jusqu'à Dieu.
Se sentant incapable de glorifier Dieu comme elle le voudrait, l'âme invite les anges à s'unir à elle : Benedicite Domino omnes angeli ejus, benedicite omnes virtutes ejus. D'autres fois, ce sont les peuples, les nations mêmes que, avec le chantre sacré, l'âme convoque à la louange : Regna terrae cantate Deo , car " du lever du soleil à son couchant le nom du Seigneur est digne de louange, admirable sur toute la terre ". Ailleurs encore, l'âme épanche devant Dieu sa joie et son allégresse d'être admise à le louer : Exsultabunt labia mea cum cantavero tibi... Et labiis exsultationis laudabit os meum. Cette joie est si profonde et si débordante qu'elle demande à Dieu de le pouvoir célébrer sans cesse : Repleatur os meum laude ut cantem gloriam tuam... Psallam Deo meo quamdiu fuero.
Où l'amour pourrait-il trouver des accents aussi ardents, aussi brûlants, aussi renouvelés? C'est à chaque instant que dans les Psaumes l'amour se traduit, éclate, déborde et se répand. " (D. Marmion, Le Christ idéal du moine, ch. XIII)Les psaumes, miroirs de nos joies et de nos douleurs.
On ne comprendra rien aux psaumes si l'on ne voit qu'ils sont d'abord des chants de guerre accompagnés d'instruments de musique pour célébrer la victoire d'une bataille heureuse, pour supplier le Dieu des armées d'être délivré des persécuteurs, pour rappeler les hauts faits d'une nation sur pied de guerre, dressée en armes, face à la Terre Promise. Il faut les chanter bravement, sans trop se soucier de savoir de quelle bataille historique il s'agit. On s'y voit entouré d'ennemis, au milieu d'arcs, d'épées et de boucliers. N'est-ce pas de notre combat de tous les jours qu'il s'agit ? Vita hominum militia super terram, nous dit le livre de Job, la vie de l'homme est une milice sur la terre, et le chant des psaumes nous le rappelle constamment.
On y entend aussi les gémissements de David fuyant la fureur du roi Saül (Ps. 10), et les tendres soupirs d'une âme exilée, aspirant à revoir le Temple de Jérusalem (Ps. 83), heureuse d'apercevoir la Ville, appelée vision de paix (Ps. 21), meurtrie à la pensée d'avoir offensé son Créateur (Ps. 50), ou simplement assoiffée de contempler la face du Dieu vivant (Ps. 41). Ils sont le condensé et comme le miroir de toute vie humaine : joie et douleur, châtiment, repentir et miséricorde.
Enfin les psaumes sapientiaux complètent l'éventail de ces genres littéraires : ils prononcent des sentences, chantent les beautés de la Loi divine, plus douce que le miel au palais (Ps. 118), Loi divine qui convertit les âmes, réjouit le cur et illumine les yeux (Ps. 18) ; ils font l'éloge de l'homme qui craint Dieu : Beatus vir qui timet Dominum ! (Ps. 111), et qui marche, immaculé, dans la voie du Seigneur (Ps. 118).
En tout cela il faut éviter de chercher un mode d'enseignement systématique. Les psaumes n'enseignent pas ; ils chantent. Il s'agit de poèmes très libres, d'une facture simple, sinon primitive, mais d'une richesse d'expression due à la puissance des images vives et drues, dont une poétique inspirée ouvre largement la porte sur les profondeurs du mystère de Dieu et des âmes. Nous sommes tous les invités du festin : nos messes sont émaillées de versets des psaumes : introït, graduel, offertoire, communion, sans parler de laudes, vêpres et complies, ainsi que des autres heures canoniales. Le latin de saint Jérôme s'accorde bien à l'hébreu et restitue aux versets cette allure sobre et souvent abrupte du texte original, tandis que les modes grégoriens donnent des ailes à l'expression de la prière.La psalmodie, cantique et nourriture.
Le chant des psaumes, comme toute prière, se veut d'abord tribut de louange et d'action de grâces, incantation libre et gratuite en l'honneur de l'Aimé. Quelque chose d'ingénu, hérité de l'enfance, qui n'a pas vieilli et qu'il n'est pas nécessaire de traduire, parce que ce chant va tout droit au cur du Dieu ineffable. A la limite l'expression s'achève dans une pure vocalise : " Celui qui jubile, dit saint Augustin, n'exprime pas de mots, mais un son joyeux sans mots : c'est la voix de l'esprit perdu dans la joie, l'exprimant de tout son pouvoir, mais n'arrivant pas à en définir le sens. Et à qui convient cette jubilation, sinon au Dieu ineffable ? " (Enarrationes super psalmos)
Ensuite on verra que ce chant est une nourriture, un banquet, un mode très élevé d'assimilation et de connaissance. Mais cela reste souvent inaperçu, parce que l'ordre didactique a subi l'influence de plus en plus envahissante de la pensée analytique. Analyser, distinguer, classer, donnent l'illusion de connaître. Mais plus une réalité est spirituelle, moins elle est saisissable par le raisonnement. C'est pourquoi Bible, Mystique et Liturgie parlent surtout par image, et quand celui qui s'exprime est un poète surnaturellement inspiré, ses images nous conduisent dans les profondeurs de Dieu.Le latin des psaumes.
Il faut insister sur l'importance du latin pour les raisons que tout le monde sait : unité d'une langue liturgique, majesté d'une langue sacrée que l'usage quotidien n'avilit pas, accord profond entre le latin et la mélodie grégorienne.
Reste un point de vue capital mais souvent oublié : on ne peut goûter profondément ces poèmes qu'en respectant leur caractère psalmodique : la rythmique alternée en usage dans les monastères, où un verset en appelle un autre, tel est le vrai moyen de prier sur les psaumes. Sans doute peut-on méditer le psautier, verset par verset, mais autre est la tradition du chant d'Eglise : on ne cherche pas tant à abstraire une idée qu'à se baigner dans ce fleuve au courant calme et régulier où, vague après vague, un verset, ici ou là, émergera pour donner son sens à l'ensemble.
Cette méthode plus détendue, plus intuitive, où les versets s'inscrivent peu à peu dans la mémoire de l'âme, où le Saint-Esprit n'use que de touches très délicates - parfois un seul mot émerge du texte et prend une signification nouvelle - s'accommode mieux d'une langue sacrée. Le latin de la Vulgate qui est proche de notre français tamise comme une membrane translucide l'éclat surnaturel de la Parole, et laisse au fidèle de quoi en deviner plus ou moins clairement le sens.
Au contraire le délayage des traductions, voire leur platitude, désacralise le texte et, pour parler comme Gustave Thibon, masque la transparence sensible du divin à l'humain. Le mot latin, perdant la force de sa concision, cesse de jouer son rôle de métal conducteur. On retombe vite dans l'informe, l'ennuyeux, voire l'insipide. Que l'on songe à l'aplatissement lamentable du triple Sanctus devenu " saint, saint, saint ! " Où est le recul, la pudeur, la hauteur sacrée, où le majestueux, le définitif ?
Qu'on ne s'y méprenne pas : ceux, parmi les Bénédictins, qui montent une garde fidèle autour du latin, ne font preuve en cela d'aucun esprit d'archaïsme, d'aucun sentiment nostalgique. Qu'ils en aient conscience ou non, ils accomplissent là un signalé service, dont leur sauront gré les générations à venir. Ils travaillent pour que demain ne soit pas aboli, par la légèreté des hommes, ce que Charles Péguy appelait la pérennité charnelle des paroles éternelles. Ajoutons que le latin des psaumes est une langue facile, où chaque verset forme une phrase complète, brève et définitive, comme une maxime frappée dans l'airain, où chaque mot prend place et rayonne, chargé de révélation biblique et d'histoire divine.Chanter avec Jésus-Christ.
Aimons les psaumes parce que Jésus-Christ, Verbe éternel, les a inspirés pour les siècles ; parce qu'il a appris à les chanter en hébreu, langue liturgique, sur les genoux de sa mère ; parce qu'il les a chantés dès l'âge de douze ans, le jour du sabbat, à la synagogue de Nazareth, du côté des hommes, à côté de saint Joseph et de ses oncles et cousins, dans un frémissement de joie, d'admiration et de poésie - et il savait que ces psaumes parlaient de lui, de ses souffrances, de sa gloire ; quelle émotion l'étreignait alors ! Aimons les psaumes que Jésus a chantés avec les apôtres, au Temple et, pour la dernière fois, au Cénacle, et sur la croix.
Et voici désormais l'Agneau immaculé, assis à la droite de Dieu, au milieu du paradis : nous savons qu'il chante à nouveau les psaumes de David, mais transfigurés dans la gloire céleste, dans l'assemblée des Saints, in Ecclesia Sanctorum, et qu'il siège comme un coryphée invisible, dans le coeur de chacun d'entre nous, donnant le ton et la cadence d'un chant qui n'est que le prélude de la vie éternelle.Un moine bénédictin
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